Opéra-Bastille : abandon du projet de la nouvelle salle

Par Jean Michel Pennetier | jeu 30 Septembre 2021 | Imprimer

Dans un entretien au journal Les Echos, Alexander Neef a annoncé l’abandon du projet de la nouvelle salle de l’Opéra de Paris. Il s’agit en l’espèce de l’ancien projet de salle modulable réactivé par Stéphane Lissner en 2019.


Vue de nuit du Foyer © DR

Rappelons qu’à l’origine le projet de Bastille devait comporter quatre salles : la salle principale (environ 2.700 places),  l’Amphithéâtre sous celle-ci (450 places), le Studio sur le côté (237 places, qui n'est plus guère ouvert au public aujourd'hui) et une salle destinée à accueillir principalement le répertoire contemporain, d’une jauge variable de 300 à 1200 places, situé derrière l’auditorium principal, avant l’entrée du parking. Le Comité Théodule missionné se révèle malheureusement incapable de s’accorder sur un descriptif du projet. En 1986, à la suite d’un changement de majorité, le sort de tout le complexe est dans la balance et les travaux des ateliers sont gelés durant 6 mois : il se disait qu’ils avaient été payés deux fois en raison des indemnités réglées aux entreprises. Pierre Boulez, cité par le journal Le Monde en 1988, n’est pas content  : « Cette salle construite au flanc de l'Opéra de la Bastille, communiquant avec lui, utilisant toute sa logistique, comment peut-on imaginer de la céder à un entrepreneur privé ? Tous les experts et praticiens internationaux ont jugé que c'est elle qui fait l'originalité du projet global, en offrant un lieu privilégié, ouvert à toutes les formes de spectacles et à toutes les expériences, à la jonction de la musique, du théâtre et de la danse (…) Elle est conçue pour recevoir des configurations variées à volonté, ce qui est nécessaire pour les recherches contemporaines, qui ne pourraient trouver place dans la grande salle (…) Mais dans sa disposition frontale, elle sera le lieu idéal de l'opéra baroque et de l'opéra-comique, pouvant recevoir de 800 à 1.000 spectateurs (…) A côté de ces utilisations, classiques en quelque sorte, il y en aurait d'autres d'un haut intérêt pour lesquelles il n'existe pas de possibilités actuellement : par exemple celle de donner une œuvre dans une double mise en scène, « classique » dans la grande salle, expérimentale dans la salle modulable, ce qui permettrait une confrontation passionnante pour le public, et en particulier pour les jeunes intéressés par les métiers de la scène. Ce pourrait être l'objet de stages dirigés par les responsables de ces réalisations (…) Il serait aussi fort intéressant d'y monter des œuvres de qualité dont on sait qu'elles ne peuvent pas réunir un nombre de spectateurs suffisant en exploitation normale, comme la Geneviève de Schumann, Euryanthe de Weber ou les petits opéras de Schubert (…) Enfin la salle modulable pourrait servir de studio pour tourner de véritables films d'après les meilleurs spectacles de la Bastille, comme nous l'avons fait à Bayreuth pour le Ring ». Et Pierre Boulez de conclure : « Il serait désolant que pour des raisons contestables d'économie, qui sont d'abord politiques, l'Opéra soit amputé d'une installation de toute première importance, que l'on regrettera amèrement par la suite ».


Les aménagements de la salle modulable et du « terrain des délaissés »

Mais rien n’y fera. A l’inauguration, en 1989, seules les trois premières salles sont réalisées et l’espace de la salle modulable restera à l’état brut de béton. Le sous-terrain qui relie le parking à la grande salle, et qui fuit de partout, est bientôt fermé et abandonné aux champignons, bien avant la mode des circuits courts. En 2005, une salle de répétition d’orchestre est aménagée, sorte de boîte dans la boîte (530 m2 sur les 1.400 disponibles) et baptisée Salle Liebermann. Mal conçue, la nouvelle salle ne peut bénéficier des liaisons initialement prévues avec le monte-charge principal, la grande scène et les ateliers de construction. La salle est mise à disposition de la Comédie-Française en 2013.

A l’initiative de Stéphane Lissner, le projet redevient d’actualité dans le cadre d’un projet global d’achèvement de l’Opéra-Bastille, comprenant la salle et le « terrain des délaissés » à l’extrémité du site, dans le prolongement des ateliers de décors : cette dernière partie, qui sert alors de remise pour les vélos du personnel, la ferraille et des bennes à déchets, devra accueillir de nouveaux ateliers afin de rapatrier ceux du boulevard Berthier dans le 17e arrondissement de Paris (le site de Berthier devant de son côté être transformé en une Cité du Théâtre, regroupant des activités du Théâtre National de l’Odéon, de la Comédie-Française et du Conservatoire National Supérieur d’art dramatique). En février 2019, le groupement Henning Larsen Architectes (à qui l’on doit l’Opéra de Copenhague) et Reichen & Robert & Associés est retenu : le coût est estimé à 59 m€ mais le modèle économique repose sur une privatisation des espaces construits : « D’un point de vue économique, le projet permettra de générer des ressources propres pour l’établissement, avec des espaces dédiés à l’événementiel et la création d’un nouveau restaurant rue de Lyon ». La capacité prévue de la salle modulable est d'environ 820 places. L’architecte Frédéric Caudoux explique : « La vocation première, c'est une salle de répétition pour les spectacles de Bastille et de Garnier mais on imagine pouvoir faire plus. Tout est possible : du défilé de mode jusqu'aux dîners ou avant-premières de films. La configuration de la salle peut être avec ou sans gradins, avec un parterre à plat, c'est un Rubik's cube très adaptable. Plutôt qu'une salle modulable, c'est presque une salle ultra-modulable qui est imaginée ». Selon Stéphane Lissner,  « Cette salle va jouer un rôle social. Pour moi, c’est une sorte de ciment entre Garnier et Bastille, je pense que c’est dans cet esprit que les futurs directeurs de Bastille devraient développer cette salle avec toujours l’idée d’ouvrir nos portes au plus grand nombre. Nous allons proposer des prix de places raisonnables qui pourraient s’adresser à une nouvelle population, des prix de places beaucoup plus raisonnables que ceux que nous sommes contraints de proposer ». L’inauguration est prévue pour le premier semestre 2023.

Mais la pandémie aura eu raison de ce projet : malgré l’aide de l’Etat et des contribuables (80 millions d'euros), l’ONP devant faire face aux pertes d’exploitation de deux années consécutives, à un niveau d’abonnements inférieur de 45% à celui de l’année précédente, et à un remplissage médiocre en début de saison (qui a amené l’institution à distribuer des places gratuites à certains abonnés, l'objectif des prix raisonnables étant ainsi dépassé), l’institution a dû faire le choix, douloureux mais raisonnable, de couper court à ce projet.

 

 

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