Purcell ensorcelle Châtel

Par Roland Duclos | lun 04 Juillet 2016 | Imprimer

Tirer profit d’une économie de moyens est aussi tout un art. A fortiori avec une œuvre, Dido and Aeneas de Purcell, comportant bien des écueils qui en font aussi un chef-d’œuvre de concision. Mais l’Orchestre du Palais Royal a pour lui la jeunesse, l’enthousiasme et une foi musicienne propres à soulever une montagne d’ovations. Ce qui fut le cas à l’issue de la représentation du 2 juillet dans le délicieux opéra de Châtel-Guyon. Il a aussi et surtout un chef, Jean-Philippe Sarcos, persuadé que la musique est d’abord affaire de passion, et ce faisant, elle doit avant tout être le fruit d’une intelligence interprétative d’un scrupule sans concession. D’une action et d’un ressort dramatique réduits à leur plus simple expression, avec des personnages dont la brièveté des rôles devrait obérer passablement l’épaisseur psychologique et l’envergure vocale, Sarcos fait des atouts. Il mise sur la rythmique, l’expressivité et la souplesse du tissu harmonique dans une succession de scènes conduites tambour battant. D’une battue énergique et méticuleuse, il nous fait entendre que l’élément fédérateur et le ressort dramatique relèvent bien des prérogatives de l’orchestre. Première du genre pour le Palais Royal, cette production lyrique, par la fraîcheur de ses solistes, la splendeur du chœur et le dépouillement de la mise en scène de Pierre Catala, renoue avec la tradition des masques élisabéthains, de forme certes intimistes mais friands de fantasmagorie et de féérie. A preuve le fellinien sabbat des sorcières conduit par les ténors Fabrice Mantegna en sulfureuse magicienne et Sahy Ratianarinaivo et Blaise Rantoanina scandant l’ensorcelant « Ho, ho, ho ! » où l’effroi le dispute au grotesque. La noblesse du timbre de la mezzo Charlotte Mercier, aux graves aristocratiques, campe une Didon sublime de sincérité et d’émotion, de son air introductif d’une belle sensualité, jusqu’à son douloureux et pathétique adieu conclusif. Il fallait une Belinda de la classe de la soprano Pauline Feracci, pour soutenir la comparaison. Elle concilie brio et chaleur du phrasé avec une facilité d’émission d’une éloquente séduction. Fabien Hyon n’avait pas le rôle le plus facile. D’un Enée effacé, dominé vocalement et psychologiquement par des personnages féminins au profil marqué par la tragédie, il parvient cependant à incarner un désespoir amoureux d’une émouvante crédibilité, victime du destin. Preuve s’il en était besoin que l’art lyrique peut aussi trouver sa place et son public loin en province, pour peu que la complicité d’artistes convaincants et d’élus convaincus relève le défi avec un minimum de moyens et un maximum de talents.