Le castrat Nicola Grimaldi, dit Nicolino (ou Nicolini), est une importante figure de la scène lyrique à la fin du XVIIe et au début du XVIIIe. Universellement célébré pour son chant et sa force dramatique, il a déjà fait l’objet d’hommages de la part de Dmitry Egorov et Carlo Vistoli.
C’est encore un contre-ténor qui s’attèle à la tâche : Randall Scotting n’a pas atteint la notoriété de ce côté-ci de l’Atlantique, même s’il s’est régulièrement produit en Europe, notamment dans le répertoire contemporain. L’Américain, auteur d’une thèse sur le castrat Senesino, a précédemment publié un récital sur cet autre grand contralto et collaborateur marquant de Haendel. La rigueur du chercheur transparaît dans ce programme qu’il a conçu et édité lui-même, truffé d’inédits et très bien présenté dans le livre d’accompagnement (en anglais uniquement).
On aurait souhaité qu’il balaie toute la carrière du castrat, de 1690 à 1730 : les débuts sont ignorés, mais on peut entendre ailleurs des extraits des Scarlatti de cette époque. L’intéressant Alessandro in Susa de Mancia (1708), avec Nicolino dans le rôle-titre, a été donné à Vadstena (Suède) l’été dernier. La sélection commence aux débuts londoniens, avec Tomiri de Gasparini (1709), Idaspe fedele de Mancini (1710) et Rinaldo de Haendel (1711). De la période londonienne datent également Ambleto et Antioco de Gasparini, Amadigi de Haendel et Tito Manlio d’Ariosti.
Pour schématiser, ces pages valorisent l’ancienne manière : une déclamation expressive au service de mélodies tendres et colorées, avec un orchestre relativement discret permettant des modulations. Agréablement chaloupé, « Questo conforto » en donne un plaisant exemple. Le nouveau style galant est illustré par Porpora, Giaj et Broschi dans des pages à l’énergie caractéristique. Seules manquent les fortes incarnations métastasiennes de Nicolini, et la Salustia de Pergolesi qu’il devait chanter à Naples quand la mort vint le saisir – mais là aussi des références existent.
Randall Scotting se montre à l’aise dans les différents styles et registres. D’emblée, il faut convenir qu’il n’a sans doute pas la présence et le verbe impérieux qu’on admirait chez l’illustre Nicolino. De nombreuses qualités accrochent néanmoins l’oreille : une voix bien timbrée, moelleuse et homogène sur toute la tessiture. Très habile pour aborder le bas registre en mixant sa voix, Scotting consent quelques effets poitrinés bien venus. La virtuosité suffit à enlever « Venti, turbini » ou « Come nave », et le chant est constamment musical, soigné et intelligent… Une interprétation sensible qui dépasse le beau son : les idées sont là, reste à les défendre avec davantage d’intensité.
Une baguette plus dramatique l’aurait sans doute amené plus loin ; Laurence Cummings s’inscrit dans les pas d’un Alan Curtis, ce qui est déjà fort bien. Le style est impeccable, les articulations sont justes, les nuances appréciables mais l’élan manque à l’allegro, tandis qu’ailleurs on aimerait parfois des atmosphères dessinées avec plus de franchise. Soulignons tout de même le délicieux accompagnement de l’air « E’ vano ogni pensiero », et globalement les qualités et les couleurs de l’Academy of Ancient Music, qui aurait pu être plus étoffée. La soprano Mary Bevan, partenaire de trois duos, est en phase avec son contralto et l’encourage à davantage d’intensité, dès « Spiegami il tuo desio » de Porpora.
Un programme varié et bien documenté servi par une interprétation riche de nuances qui se révèlent à la réécoute : voilà une occasion de mieux faire connaître Randall Scotting en France.

