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Samuel Hasselhorn : Urlicht, chants de mort et de résurrection

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CDSWAG
6 juillet 2024
O Tod, wie bitter bist du

Note ForumOpera.com

5

Infos sur l’œuvre

Détails

Urlicht
Chants de mort et de résurrection

Gustav Mahler (1860-1911)
Revelge (Arnim et Brentano)
extr. de Des Knaben Wunderhorn
Engelbert Humperdinck (1854-1921)
Verdorben! Gestorben! (Air du ménétrier)
extr. des Königskinder (Rosmer) (Acte III, Finale)
Erich Wolfgang Korngold (1897-1957)
Mein Sehnen, mein Wähnen (Tanzlied de Pierrot)
extr. de Die tote Stadt (Korngold)
Gustav Mahler
Um Mitternacht
extr. des Rückert-Lieder
Hans Pfitzner (1869-1949)
Herr Oluf Op.12 (Herder)
Gustav Mahler
Urlicht (Arnim et Brentano)
extr. de Des Knaben Wunderhorn
Alexander con Zemlinsky (1871-1942)
Der alte Garten (Eichendorff)
extr. des Zwei Gesänge
Walter Braunfels (1882-1954)
Auf ein Soldatengrab Op.26 (Hesse)
Alban Berg (1885-1935)
« Dort links geht’s in die Stadt » (duo de Wozzeck et Marie)
extr. de Wozzeck (Berg, d’après Buchner) (Acte III, Scène 2)
Gustav Mahler
« Ich bin der Welt abhanden gekommen »
extr. des Rückert-Lieder

Samuel Hasselhorn, baryton

Julia Grüter, soprano (pour Wozzeck)
Les Rossignols de Poznań (Chœur de garçons du Philharmonique de Poznań)

Orchestre Philharmonique de Poznań
Direction musicale
Łukasz Borowicz

1 CD Harmonia Mundi
Durée : 56’10’’
Enregistré en août-septembre 2023
Adam Mickiewicz University Auditorium, Poznań (Pologne)
Direction artistique, montage et mixage : Philipp Nedel
Prise de son : Matthias Erb
Parution : juin 2024

Mordant, sardonique, sinistre, Revelge (extrait du Knaben Wunderhorn) donne le ton d’emblée. C’est un récital pour des temps troublés. Hanté par un sentiment tragique de la vie, répliquant à la mort par la goguenardise, une ironie grinçante, parfois une mélancolie crépusculaire.
Et l’illustration du livret, un cimetière militaire sur la colline de Rotunda en Pologne, en offre une image, certes magnifique, mais trompeuse. Rien d’apaisé dans le programme très fort que propose Samuel Hasselhorn. On n’y célèbre pas la paix des tombeaux, mais plutôt la révolte contre la mort inexorable. Et l’effroi bien davantage que la résurrection.

Ce qui n’empêche pas que ce soit un album superbe, poignant, et paradoxalement exaltant. Porté par une voix à son summum et un admirable orchestre. On devrait en sortir oppressé et c’est tout le contraire.

Cimetière militaire n°51 à Rotunda (Pologne) © Beata Wróbel – HM

L’effroi

Oui, c’est bien l’effroi le sentiment qui domine. Effroi qui peut se draper d’atours flatteurs, telle l’opulente orchestration, quasi wagnérienne, d’Humperdinck pour l’accablant Chant du ménétrier « Verdorben ! Gestorben ! » extrait de Königskinder : cors hédonistes, harmonies fondantes des bois, ce chant sur des enfants morts (une Nänie) improbablement rutile et n’en est peut-être que plus glaçant. Et que dire du timbre d’airain d’Hasselhorn, qui s’allège parfois d’un passage en voix mixte, de ces phrasés s’appuyant sur les mots, d’une diction savamment distillée, de ces rythmes de valse qui passent en contrebande, avant un angélique chœur final d’enfants, comme si la mort était un conte de fées, – mais après tout cela n’étonne pas du compositeur de Hänsel und Gretel.

Humperdinck

« Apocalypse joyeuse » disait-on de l’immédiate avant-guerre (la Première) à Vienne. Le Korngold de vingt ans qui écrit Die tote Stadt pare de séductions valsantes à la Lehár le Tanzlied « Mein Sehnen, mein Wähnen » et tout s’y entremêle, « Rausch und Not, Wahn und Glück – ivresse et détresse, folie et joie ».

Mahler est quatre fois présent ici, emblématique qu’il est de la sensibilité Mitteleuropa au tournant du XXe siècle. On a dit la caustique puissance de Revelge avec son défilé de pierres tombales et les flonflons de sa soldatesque. Quelque désespéré que soit le Rückert d’Um Mitternacht, qui ne trouve dans le ciel « nulle étoile qui lui sourie, nulle pensée de lumière », qui n’entend palpiter que sa douleur et s’en remet à un hypothétique « Seigneur de vie et de mort », Mahler offre à la voix un cortège de grimpées héroïques jusqu’à ses plus hautes notes et Samuel Hasselhorn y est grandiose. Mais avec quels arrière-plans : un cortège de phrases obsessionnellement descendantes des cors, le contrepoint ironique et parfois grinçant des clarinettes, le compagnonnage fraternel d’un hautbois d’amour, l’Orchestre philharmonique de Poznań y est incisif sous la direction spectaculaire de Lukasz Borowicz. Somptueux contraste entre la pure beauté vocale et la noirceur du tableau. Le crescendo final, d’une puissance qui soulève, où la voix surgit dans tout son éclat, donne un instant l’illusion que le combat pourrait être victorieux.

Mahler en 1896

Un peu plus tard, le Urlicht du Knaben Wunderhorn fera s’alléger la voix, jusqu’à la confidence d’un mezza voce, pour recouvrer ensuite toute sa fierté sur « Ich will wieder zu Gott – je veux retourner à Dieu » et finalement aller morendo (évidemment) jusqu’au recueillement intime de « la sainte vie éternelle, das ewig selig Leben ».
On admire cet art de mettre de grands moyens vocaux au seul service du sentiment le plus ténu. Non moins beaux les chorals rutilants des cuivres, les contrechants du hautbois, les arabesques du violon. Ou le cor anglais de « Ich bin der Welt abhanden gekommen », par lequel s’achèvera le récital (soit dit en passant assez chiche avec ses 56 minutes).

Dépouillement

Lukasz Borowicz laisse merveilleusement respirer le préambule de ce lied dont Samuel Hasselhorn donne une lecture dépouillée, accordant à chaque mot son poids juste, détimbrant parfois les notes basses, étirant infiniment « stillen Gebiet », tenant sous le boisseau des moyens qui ne sont pas minces et atteignant à une extrême simplicité sur le « allein in meinem Lied – seul dans mon chant » final qui sonne comme une confession personnelle.

Berg

Sérénité conquise après de rudes épreuves, dont la moindre n’est pas le meurtre de Marie par Wozzeck. L’extrait de l’opéra de Berg paraît un peu incongru dans ce programme, mais on y entend un Hasselhorn tour à tout insinuant, terrifiant, insaisissable, brutal, ondoyant, maîtrisant le quasi parlando, grand diseur. Borowicz distille les commentaires pointillistes de l’orchestre, dans une lecture très analytique, jusqu’aux ponctuations hallucinées du postlude, tranchantes comme d’autres coups de poignard.

Pfitzner

La longue ballade de Pfitzner, Herr Olüf, sur un texte de Herder, sonne comme une réplique du Erlkönig de Schubert/Goethe (et même jusqu’au « Tot » final). Dans la ligne de celle de Fischer-Dieskau, l’interprétation de Hasselhorn joue en virtuose de toutes ses voix, celle tonitruante d’Olüf, et les trois féminines, dont celle gracile de la fille du Roi des Aulnes. L’orchestre en Technicolor de Pfitzner brille de tous ses feux, servi par une prise de son très détaillée dans ce morceau de bravoure à grand spectacle, démonstration de virtuosité à tous les étages.

Braunfels

On prendra peut-être un plaisir plus profond à Auf ein Soldatengrab de Braunfels, sur un texte assez ambigu de Hermann Hesse. Morceau étrange d’ailleurs : tout en chromatismes, en modulations continues, en tonalités changeantes. Le brio de l’orchestre (l’éclat mordoré des cuivres !) accompagne une curieuse prière où la « vieille patrie », le « chœur des aïeux » et un « élan de vie éternelle » s’enchevêtrent au dessus de la tombe d’un jeune soldat de la Grande Guerre. Tout cela est à la fois superbe et sinistre, reflet du mystère de ce qu’on appelle parfois « l’âme allemande » et d’une certaine fascination de la mort. Quoi qu’il en soit, Hasselhorn y atteint, là aussi, une ampleur formidable. La conduite de la ligne musicale, l’homogénéité sur toute la tessiture, une intensité sans faille et à la fin un recueillement presque fragile… Là encore, on a l’impression d’un objet musical parfait.

Zemlinsky

Voluptés 1900

Autre très belle chose sur laquelle on finira : Der alte Garten, de Zemlinsky. Pièce insaisissable, sensuelle, fuyante, d’une richesse orchestrale à la Richard Strauss, voluptueuse et étouffante à la fois : dans les effluves morbides très 1900 d’un sous-bois sombre apparaît une femme endormie, peut-être morte, jouant du luth, au croisement de Klimt et d’Odilon Redon. Hasselhorn et Borowicz en donnent une version très corsée, – à comparer à la lecture plus diaphane d’Andreas Schmidt et James Conlon.

On écoute et réécoute inlassablement ces cinq minutes qui semblent inépuisables et on se laisse plonger dans une bienheureuse léthargie.

 

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Gustav Mahler (1860-1911)
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Engelbert Humperdinck (1854-1921)
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Hans Pfitzner (1869-1949)
Herr Oluf Op.12 (Herder)
Gustav Mahler
Urlicht (Arnim et Brentano)
extr. de Des Knaben Wunderhorn
Alexander con Zemlinsky (1871-1942)
Der alte Garten (Eichendorff)
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Walter Braunfels (1882-1954)
Auf ein Soldatengrab Op.26 (Hesse)
Alban Berg (1885-1935)
« Dort links geht’s in die Stadt » (duo de Wozzeck et Marie)
extr. de Wozzeck (Berg, d’après Buchner) (Acte III, Scène 2)
Gustav Mahler
« Ich bin der Welt abhanden gekommen »
extr. des Rückert-Lieder

Samuel Hasselhorn, baryton

Julia Grüter, soprano (pour Wozzeck)
Les Rossignols de Poznań (Chœur de garçons du Philharmonique de Poznań)

Orchestre Philharmonique de Poznań
Direction musicale
Łukasz Borowicz

1 CD Harmonia Mundi
Durée : 56’10’’
Enregistré en août-septembre 2023
Adam Mickiewicz University Auditorium, Poznań (Pologne)
Direction artistique, montage et mixage : Philipp Nedel
Prise de son : Matthias Erb
Parution : juin 2024

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