L'Espagne sur le Marché aux oies

Almira

Par Laurent Bury | jeu 16 Janvier 2020 | Imprimer

En 1994, au terme de près de trois siècles de sommeil, le festival Haendel de Halle avait proposé la résurrection moderne du tout premier opéra du caro Sassone : Almira, Königin von Castilien, créé alors que le compositeur n’avait pas 20 ans. Le label CPO en avait dans la foulée publié une captation. Un quart-de-siècle plus tard, CPO récidive et propose une version également captée dans la Sendesaal de Brême, mais qui vient en fait d’outre-Atlantique. En effet, Almira avait été montée en juin 2013 dans le cadre du Boston Early Music Festival, avec une distribution quasi identique pour les cinq personnages principaux, à l’exception du rôle-titre, alors tenu par Veronica Cangemi.

En 1705, Haendel n’était encore qu’un disciple de Reinhard Keiser, ledit Keiser ayant d’ailleurs commencé à mettre en musique le livret d’Almira, que l’élève dut reprendre lorsque le maître eut soudainement quitté sa bonne ville de Hambourg. Conformément aux habitudes locales, le livret, traduit de l’italien mélange allègrement l’allemand (pour tous les récitatifs et un certain nombre d’airs) à quelques arias restées dans la langue originale. Et comme l’intrigue d’Almira se situe en Castille, Haendel s’y livre, toutes proportions gardées, à l’espagnolade : les castagnettes sont sans doute un choix interprétatif de la présente version, mais les rythmes des danses – nombreuses – renvoient parfois à la péninsule ibérique. A propos des divers intermèdes chorégraphiques dont la partition est émaillée, c’est au début de l’acte III d’Almira qu’apparaît, sous le nom de sarabande, interprétée par les Asiatiques lors d’une sorte de ballet des nations, ce qui n’est autre que « Lascia la spina » (Il trionfo del tempo e del disinganno, 1707) ou plutôt « Lascia ch’io pianga » (Rinaldo, 1711).

Pour le reste, on reconnaît déjà dans cette musique de « débutant » bon nombre de caractéristiques du Haendel ultérieur, notamment cet art de transcender les contraintes de l’aria da capo pour y faire s’exprimer les sentiments des personnages, et en particulier des héroïnes. S’y opposent deux voix féminines principales, complétées par la figure pas si secondaire de Bellante. On pourrait rapprocher les rivales Almira et Edilia dans profils vocaux que l’on trouve par exemple dans Alcina ou dans Serse : le rôle-titre, qui appelle une voix plus noble, plus dramatique, et l’autre, qui repose davantage sur la virtuosité. C’est à ces dames que sont réservés les plus magnifiques pages de la partition, les airs les plus développés. Dans ce livret largement en allemand, mais où certaines arias sont restées en italien, c’est justement dans cette langue que l’on trouve quelques-unes des perles de l’œuvre : « Geloso tormento », premier grand air torturé d’Almira, le morceau le plus long de tout cet opéra, avec plus de 6 minutes et demie ; « Ingrato, spietato », presque aussi développé, mais sur le ton de la colère, et donc plus virtuose. Edilia se voit également attribuer quelques fort beaux airs, dont « Der Himmel wird strafen », superbe expression du désir de vengeance amoureuse, avec ses aigus ajoutés dans la reprise. Bellante a droit a un superbe « Der mund », court mais extrêmement touchant. Les messieurs ont droit à des airs nettement plus courts, comme « Schöne Flammen » de Fernando, ou à des morceaux comiques plutôt que virtuose. La partition inclut trois duos pour les différents couples, et un quintette près de la fin. Non contents de se partager la direction du Boston Early Music Festival Orchestra, Paul O’Dette et John Stubbs ont reconstitué et orchestré les quelques parties manquantes, bénéficiant aussi de redécouvertes récentes (d’où une intégrale en 4 CD au lieu de 3 pour celles de 1994).

Autrement dit, il y a dans cet opéra beaucoup d’excellente musique, mais l’intrigue en est plus mince que du papier à cigarette et repose sur des malentendus assez tirés par les cheveux, les personnages s’imaginant trahis dans leur amour sur la base de « preuves » aussi dérisoires que les procédés mélodramatiques permettant aux pères de reconnaître leurs enfants à la fin de l’œuvre. L’interprétation a été confiée à des spécialistes de ce répertoire, mais on pourra malgré tout estimer que les dames ont tendance à abuser des notes fixes, désincarnées, qui ne se garnissent que très lentement de chair. Emöke Baráth est une belle Almira, et ses couleurs un rien plus sombres se distinguent de celui d’Amanda Forsythe en Edilia, même si l’on rêverait de voix un peu plus riches. Moins médiatique que ses consœurs, Teresa Wakim ne manque pourtant pas d’atouts à faire valoir. Chez les messieurs, Colin Balzer n’a pas le timbre le plus séduisant qui soit mais il vocalise avec agilité ; on peut lui préférer Zachary Wilder, paradoxalement chargé d’interpréter l’inconstant Osman plutôt que le gentil Fernando.

 

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