Allegri : le Miserere revisité

Anamorfosi

Par Benoit Jacques | mar 03 Septembre 2019 | Imprimer

Pour ce nouvel enregistrement, Vincent Dumestre nous emmène à nouveau explorer le début du XVIIe siècle italien, bouillonnant creuset hors duquel tout le baroque a pris son essor. Cela concerne l’architecture, la peinture, et bien entendu la musique. Le titre du CD – Anamorfosi – nous rappelle bien l’imbrication de toutes les formes artistiques dans cet épanouissement. L’anamorphose, c’est ce procédé qui permet de modifier la perception visuelle en changeant la perspective du regard. Et Dumestre a rassemblé des œuvres qui illustrent doublement cette technique de trompe l’œil transposée en musique. Pour l’essentiel des pièces rassemblées, il s’agit de faire entendre des œuvres « passées du plus charnel écrin profane au goût spirituel, transformées, réécrites, converties, telles une vérité oblique … ». L’exemple le plus emblématique est donné par Monteverdi dont le « Se dolce’l tormento » devient « Se dolce’l martire ».

L’autre anamorphose touche celle du regard que pose l’interprète sur la partition originale, qui reste souvent la seule trace d’une musique éteinte depuis des siècles. Le Miserere de Gregorio Allegri constitue à lui seul un cas de figure absolument fascinant, qui hante Dumestre depuis un quart de siècle, et constitue la pièce maîtresse de ce CD. Notons au passage que certaines formes musicales sont parfois indéfectiblement associées à un compositeur qui les a particulièrement bien servies. Pour le Canon, c’est Pachelbel, le Boléro, voyez Ravel, le Menuet, Boccherini et le Miserere*, bien sûr c’est Allegri, chantre puis maître de chapelle de la Chapelle Sixtine.

Composé en 1639, ce psaume alterne des versets chantés en plain-chant avec d’autres repris par un chœur à 4 ou 5 voix, le tout étant conclu par un chœur à 9 voix. La structure de 18 versets est très répétitive. Chantée durant les mâtines de la Semaine Sainte, cette pièce produisait un tel effet sur les auditeurs que le Pape voulut en conserver l’exclusivité : par une bulle bien sentie, il menaça d’excommunicaton quiconque en sortirait une transcription hors de la Chapelle Sixtine. En 1770 le jeune Mozart brave la bulle et retranscrit de mémoire la pièce, qui est ensuite publiée par le musicographe Charles Burney. D’autres transcriptions apparaissent au XIXe siècle, révélant que la notoriété du Miserere n’a pas faibli au cours des siècles, mais compliquent la recherche de sources fiables. Quand on se penche sur la discographie disponible, on constate avec stupéfaction que la quasi-totalité des enregistrements provient du Royaume-Uni**. La plupart de ces interprétations proposent la beauté des voix anglaises dans une esthétique très palestrinienne, chaque pupitre étant au moins doublé, le tout enregistré dans une acoustique très généreuse. Mais à l’écoute de telles interprétations, on a du mal à croire que ce morceau ait pu être entouré d’une telle réputation auprès du public et d’une telle paranoïa protectrice de la part de la papauté. Les 18 versets se ressemblent trait pour trait et on ne peut s’empêcher de penser que si ces magnifiques ensembles nous chantaient l’annuaire téléphonique de Cambridge (ou celui d’Oxford), l’effet resterait assez similaire. Le seul moment magique nous est donné quand la voix du jeune sopraniste s’envole vers des hauteurs stratosphériques pour nous gratifier d’un contre-ut angélique, qui ne figure d’ailleurs pas dans la transcription mozartienne. Car en y regardant de plus près, c’est la capacité des interprètes à improviser et à ornementer qui a frappé tous les témoins de l’époque, plus que la composition elle-même.

Après ce long mais nécessaire préambule, l’écoute de l’interprétation du Poème Harmonique ne manque pas de surprendre. D’abord l’ensemble vocal rassemble des chanteurs solistes et non des masses chorales. Les parties de soprano sont confiées à des chanteuses, vraisemblablement à cause de la pénurie de castrats mais également parce que les talents d’improvisation des jeunes garçons sont forcément limités. Autre surprise : les versets sont nettement différenciés et invitent à se pencher sur le texte, qui souligne notre misérable condition de pécheurs, notre volonté de pénitence, le pouvoir divin de laver notre âme « plus blanche que la neige ». Le sentiment de répétition, ressenti à l’écoute des versions anglaises disparaît, et on perçoit au contraire une véritable progression dans le discours musical. Les voix, clairement individualisées mais parfaitement en harmonie, sont chacune parées de beauté charnelle et sensuelle. Elles se lancent progressivement dans des fioritures soigneusement concertées, rivalisent d’audaces harmoniques, se complaisent dans de délicieuses durezze. On se trouve enfin plongé dans l’univers baroque auquel Allegri et son Miserere appartiennent, une réalité qui semble avoir jusqu’ici échappé aux interprètes qui l’ont inscrit dans la tradition chorale britannique. Impossible de mettre en avant l’un ou l’autre chanteur : tous font preuve de superbes qualités vocales et leurs timbres se marient idéalement. La prise de son offre un plan sonore assez proche, qui favorise la limpidité des lignes et la transparence de la polyphonie, tout en nous faisant profiter de la belle acoustique de l’abbatiale de Baume-les-Messieurs.

Vincent Dumestre, aussi apollinien que dionysiaque, nous amène à réfléchir une fois encore sur tout ce qu’implique une interprétation honnête des musiques du passé tout en enchantant nos oreilles et notre coeur de sublimes compositions. Le livret trilingue et très complet apporte toutes les informations utiles. Alors que le Poème Harmonique s'apprête à célébrer 20 ans d'existence, voici la démonstration que ses forces créatrices ne semblent pas près de s'épuiser !

 
* Pour l’Adagio, Albinoni et Barber se disputent l’un et l’autre la primauté
** Deutsche Grammophon a sorti en 2015 un CD Cantate Domino sur lequel le Chœur de la Chapelle Sixtine, dirigé par Monsignore Massimo Palombella interprète le Miserered’Allegri, avec d’autres compositions destinées à la chapelle papale. Il s’agit d’une interprétation qui s’inscrit dans une esthétique de la polyphonie de la Renaissance, encore moins ornementée que les versions anglaises.

 

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