Je chante l'âme gémissante

Animam gementem cano

Par Yvan Beuvard | ven 06 Novembre 2020 | Imprimer

La cour du Saint-Empire romain germanique connut une vie musicale intense entre le premier baroque et son aboutissement. Salzbourg en était le reflet. Cet enregistrement en témoigne à travers les œuvres de quatre compositeurs. Johann Heinrich Schmelzer, connu pour ses œuvres pour violon, est le doyen (1620-1680). On écoutera avec intérêt sa brève Sonate IX en sol mineur. Le Salzbourgeois Andreas Christoph Clamer (1633-1701), écrit dans le même registre. Son ample Partita en mi mineur s’inscrit dans cette mouvance appréciée des Habsbourg. Le grand Lamento qui l’ouvre invite à découvrir ce maître. Quant à Heinrich Ignaz Franz Biber, ses Sonates du Rosaire sont maintenant bien connues. Les trois œuvres instrumentales proposées, harmonieusement choisies, permettent de faire la césure entre l’imposant Requiem en fa mineur de Biber et le Stabat Mater en sol mineur de František Tůma, né l’année de la disparition du premier, 1704, pour mourir 70 ans plus tard.

C’est là que réside la principale découverte de cet enregistrement. En effet, bien qu’auteur prolifique (plus de 60 messes, des dizaines de Vêpres, litanies, antiennes et motets, cinq Stabat Mater etc.), František Ignác Antonín Tůma, Kapellmeister du comte Kinsky à Vienne jusqu’à sa mort, n’apparaît au disque qu’en complément de programme, en dehors d’une intégrale de ses œuvres pour orgue. C’est donc une première discographique que cette pièce.

Ce Stabat de 1748 est tourmenté par ses dissonances comme dans son interprétation. Même si l’enregistrement privilégie des basses trop sonores (orgue et continuo) qui alourdissent la lecture au détriment de l’expression vocale, l’écriture, élégante, claire, n’a que peu de rapport avec les productions du Salzkammergut, ostentatoires. Les solistes donnent toute sa plénitude au chant, qui se marie aux contrepoints de l’accompagnement. On oublie le baroque tardif pour l’Empfinsamkeit, Tůma ayant bénéficié de la formation et des conseils de Cernohorsky et de Fux. Si Mozart n’est pas né, la qualité de l’écriture permet de le préfigurer. Un compositeur à découvrir, ici défendu avec intelligence et efficacité.

Le programme s'ouvre sur le  Requiem en fa mineur, à 14 voix (C 8), de Biber. Si on excepte la lecture austère et inspirée que Gustav Leonhardt donna en son temps (1992), c’est surtout l’aspect grandiose qui séduisit les autres interprètes (Picket, Harnoncourt, Van Nevel, Cao, McCreesh). Il est vrai que l’écriture à 14 parties y invite : six voix solistes, et coro équivalent, pour une formation instrumentale de 3 trombones, basson, cordes, orgues et basse continue. Pratiquement, le compositeur reproduit les effectifs de son précédent Requiem (en la, C 7), ceci se justifiant par les moyens extraordinaires dont il bénéficiait à Salzbourg. C’est le témoignage d’un métier sûr, d’une invention renouvelée au profit d’une extériorisation plus que d’une méditation sur la mort. Les boursouflures de la partition correspondaient certainement aux attentes du public d’alors, mais la réduisent pour nous à une démonstration spectaculaire. Se succèdent de brèves séquences, correspondant à chacun des versets, faisant appel aux écritures les plus diverses, aux contrastes accusés. Ainsi, l’ Introït (Requiem) imposant, puissant, avec les doublures de trombones faisant alterner des passages aux textures réduites aux solistes et au continuo. L’irruption surprenante du Dies irae, animé, rythmé, projeté, homophone, anticipe les effets de celui de Mozart. Les sanglots de l’accompagnement du Lacrymosa, outrés, le privent de son pouvoir d’émotion. Le bref Quam olim Abrahae, animé, illustre la maîtrise de l’écriture de Biber, comme le Sanctus, belle page, retenue puis tempétueuse, avant que les solistes enroulent leurs lignes. La fugue du Benedictus est de belle facture. L’Agnus Dei, confié aux seules voix solistes, accompagnées par le continuo avec l’orgue, est empreint d’une douceur séduisante. Si certaines pages suscitent une adhésion sans réserve, d’autres, enflées, laissent de marbre, quelles que soient les éminentes qualités des interprètes. Nous avons affaire à une musique d’apparat, spectaculaire, démonstrative, mais dont l’émotion est le plus souvent superficielle. La formation orchestrale accentue cette massivité, voulue par le compositeur, particulièrement la doublure la plus fréquente par les trombones qui minore l’effet attendu. L’enregistrement fait appel à un ensemble vocal, le Pluto-Ensemble, de dix chanteurs, les cinq solistes étant doublés dans les parties chorales, sans qu’il y ait double chœur. Les voix sont admirables : fraîcheur de l’émission comme conduite. La direction de Marnix De Cat, haute-contre chantant lui-même une partie d’alto, donne à ces pages une indéniable dynamique. Souplesse des phrasés, clarté d’émission, ampleur des dimensions, soutenues par des basses instrumentales, orgue et trombones conférent au discours une force réelle, même si cette dernière peut-être pesante chez Biber.

La plaquette trilingue  présente évidemment le programme et les interprètes, mais ne reproduit pas les textes chantés, les auditeurs étant supposés familiers de l’ordo de la messe et du texte du Stabat Mater.

 

 

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