Redécouvrir Anna Moffo

Anna Moffo. The complete RCA recital albums

Par Jean Michel Pennetier | lun 18 Janvier 2016 | Imprimer

Anna Moffo naît en 1932 dans l’Etat de Pennsylvanie (1930 selon d’autres sources, dans la ville de Wayne ou dans celle de Philadelphie). Fille d’immigrés italiens, elle arrive à l’art lyrique un peu par hasard, la classe de piano du conservatoire local étant complète. Dans le chant, la jeune fille se fait vite remarquer au point d’obtenir successivement plusieurs bourses. Quelques années plus tard, le programme Fulbright  lui permet de se perfectionner en Italie auprès de Mercedes Llopart, professeur réputé de Renata Scotto, d’Alfredo Kraus, d’Ivo Vinco, d’Elena Souliotis ou encore de Fiorenza Cossotto. A l’Accademia Nazionale di Santa Cecilia, elle suit également les cours de Luigi Ricci, spécialiste des variations et autres cadences. En 1954, elle gagne un prix aux Philadelphia Orchestra Young Artists Auditions. Le chef d’orchestre Eugene Ormandy dira : « Une personne aussi belle ne peut pas chanter, aussi j’ai fermé les yeux et elle a gagné au mérite ». En 1955, elle remporte cette fois un concours à Spoleto. Elle y débute la même année, dans le cadre du festival, avec le rôle de Norina de Don Pasquale. Dès 1956, elle est engagée par la RAI pour une production télévisée de Madama Butterfly (elle épousera en 1957 son réalisateur, Mario Lanfranchi, également producteur chez R.C.A). Suivent, la même année, deux autres rôles dans ces productions télévisées : Nannetta dans Falstaff puis  Amina dans La Sonnambula (cette dernière également mise en scène par Lanfranchi). Toujours en 1956, elle débute au Festival d’Aix-en-Provence dans le rôle de Zerlina dans le Don Giovanni dirigé par Hans Rosbaud et avec qui elle enregistre le rôle au studio pour EMI quelque temps plus tard. Avec ce même éditeur, elle enregistre également deux récitals, l'un dirigé par Colin Davis (Coloratura Arias) et l’autre par Alceo Galliera (Mozart Arias).

Sa jeune carrière continue à s’étendre internationalement : débuts américains en 1957 en Mimi à Chicago aux côtés de Jussi Björling, Nanetta à nouveau mais à Vienne pour Karajan, puis à Salzbourg et à Milan. Et enfin, en 1959, le Metropolitan l’accueille pour des représentations de La Traviata où elle succède à Victoria de Los Angeles en Violetta : elle n’a que 25 ans ! Quoique réservé sur la puissance de Moffo et sur le matériau de la voix, le critique Louis Biancolli lui reconnaît une grande aisance scénique, une bonne technique, de la musicalité, la capacité à donner du sens au texte et un certain cran (elle tente un contre-mi bémol … qu’elle rate !). Toutes ces qualités, nous les retrouverons dans les enregistrements de ce coffret, sans les défauts précités, grâce à la prise de son du studio. Le Metropolitan Opera sera d'ailleurs son principal port d’attache : elle y chantera (tournées comprises) 201 représentations dont 82 Traviata ! Parmi ses autres rôles (une vingtaine), citons Lucia di Lammermoor (une trentaine de représentations), Manon, Gilda, Marguerite, Liù (une dizaine à chaque fois) et même deux représentations des Contes d’Hoffmann où elle interprète les quatre héroïnes. En Europe, Anna Moffo chante notamment à Vienne (26 représentations), mais paradoxalement assez peu en Italie. Citons I Puritani mis en scène par son mari à Parme en 1960 et, à la Scala, sept Nanetta en 1957 (Karajan), la troisième et dernière représentation d’une Traviata mise en scène par Zeffirelli en 1964 (Moffo succédait à Mirella Freni un peu chahutée lors des deux premières ; Karajan dirigeait) ; deux Lucia en 1968 (lors des mois précédents, le public milanais avait pu applaudir Sutherland et Scotto)...

Moffo continue dans la péninsule sa carrière télévisuelle avec, en 1962, La serva padrona pour la RAI. En 1964 et en 1967, son mari réalise deux saisons de The Anna Moffo Show (en italien dans le texte) ainsi que deux nouveaux opéras filmés : La Traviata (1968) et Lucia di Lammermoor (1971). Le couple se sépare en 1973. En 1974, Moffo épouse un autre ancien cadre de la RCA, Robert Sarnoff, qui décède en 1997. Au début des années 70, Moffo apparaît également dans des opérettes produites pour la télévision allemande comme Die Csárdásfürstin ou Die schöne Galathée, là encore sous forme de films avec voix synchronisées tant bien que mal.

La beauté plastique de Moffo n’est pas pour rien dans son succès et lui ouvre aussi les portes des studios … de cinéma : la cantatrice Giuseppina Grassini dans l’Austerlitz d’Abel Gance (1960) puis des rôles plus importants dans Menage all'italiana (1965) avec Ugo Tognazzi, Il divorzio (1970) avec Vittorio Gassman. En 1969, Moffo fait scandale avec le film Una storia d'amore, dans laquelle on lui reproche d’apparaître nue. On pourra juger sur pièces avec ces extraits aimablement compilés ou, si l’on est masochiste, subir ce navet dans sa navrante intégralité.

Sa carrière discographique se poursuit  avec RCA à partir de 1960. Outre les récitals objets de ce coffret, Anna Moffo enregistre de nombreuses intégrales. Certaines sont en tous points remarquables comme La Traviata et La Bohème (chacune avec Tucker et Merrill, respectivement en 1960 et 61, dirigés par Leinsdorf), Rigoletto (1963, avec Merrill et Kraus dirigé par le jeune Solti), Luisa Miller (1964, avec Bergonzi, McNeill et Verrett), Orfeo ed Euridice (1965, avec Verrett), Lucia di Lammermoor (1965, avec Bergonzi) ; d’autres sont moins intéressantes comme Madama Butterfly (1957, avec un Cesare Valletti assez pénible), L'amore dei tre Re (1976, avec Domingo et Siepi) ou encore La Rondine (1966) ; certaines sont contestables comme sa Thais (1974, avec Carreras et Bacquier, un enregistrement qui vaut quand même mieux que sa mauvaise réputation), une étrange Carmen (1971, avec Corelli, pour Eurodis cette fois, éditeur chez qui elle enregistre également Iphigenie in Aulis et Hänsel und Gretel), ou encore les extraits de La Juive (1974) avec Richard Tucker et Martina Arroyo. Signalons au passage que le présent coffret ne reprend pas vraiment l’intégralité des récitals du soprano puisqu’il exclut les disques édités sous licence RCA Italiana, (45 tours ou Super 45 tours) : Anna Moffo Sings Gershwin  et  Anna Moffo Sings Berlin (4 titres), Un fiore è nato/In fondo ai miei occhi  (2 titres d'Ennio Morricone du film Menage all'italiana), Senza Fine/Un Fiore E Nato (de la version italienne du film The Flight of the Phœnix réalisé par Robert Aldrich en 1965)  et un mystérieux N 1384 dont nous n'arrivons pas à trouver trace (merci d'avance aux lecteurs qui pourront compléter) mais qui nous a permis de découvrir que le legs de Moffo comprend des titres incroyables avec des éditeurs inconnus !

En quelques années, la voix de Moffo s’est donc dégradée, en particulier à partir de 1968, date de sa crise vocale (on peut trouver une scène de folie de Lucia en 1969 particulièrement éprouvante, pour elle comme pour nous, surtout dans sa dernière partie). Toutefois, on peut difficilement imputer ce déclin à des erreurs de choix de répertoire, comme c’est si souvent le cas : Moffo est fondamentalement un soprano lyrique, et quand elle aborde des rôles plus lourds à la scène, c’est plutôt parce qu’entre-temps elle a perdu de son agilité et pas l’inverse. La belle Anna était surtout une personne fragile et sujette à épuisement physique car perfectionniste. Sa dernière apparition au Met, pour le gala du centenaire en 1983, la montre très abimée face à un Robert Merrill (66 ans) en pleine forme. Elle meurt d’une attaque à New-York en 2006, à l’âge de 73 ans. Elle se battait depuis une dizaine d’années contre un cancer du sein.

On pourra s’étonner de cette carrière écartelée entre, d’un côté des représentations scéniques, pour la plupart dans son pays, aux Etats-Unis, et de l’autre une filmographie européenne considérable pour l’époque. Cette discrète carrière scénique européenne s’explique par des moyens vocaux qui n’étaient pas à la hauteur de ceux de ses rivales de l’époque : pour n’en citer que quelques-unes, Joan Sutherland, Renata Scotto ou encore Mirella Freni sont quasiment de la même génération, autrement dotées et moins fragiles. A l’écran en revanche, « La Bellissima » était sans concurrence.

Le premier CD reprend un récital enregistré en 1960. La voix est jolie mais manque encore un peu d’ampleur. Le suraigu est un peu à l’arraché mais les airs coloratures sont exécutés avec virtuosité et  intelligence, non comme de vulgaires numéros de cirque. Pourtant, on ne peut pas s’empêcher de la comparer : par exemple, pour le belcanto, à la jeune Joan Sutherland, hallucinante de facilité et de musicalité dans The Art of the Prima Donna. Les deux airs de Liu et l’air de Micaela rivalisent avec les meilleures interprétations. Tullio Serafin, à un mois de son 82e anniversaire, est en grande forme (l’extrait de Carmen est étonnant d’originalité).

Le deuxième CD reprend l’album The Dream Duet, enregistré avec le ténor italien Sergio Franchi. Celui-ci fera l’essentiel de sa carrière aux Etats-Unis (il sera naturalisé en 1972) à Las Vegas, sur Broadway, etc. mais il avait démarré une carrière de chanteur d’opéra en Afrique du Sud à la fin des années 50 (ses parents ruinés après la guerre avaient émigré d’Italie en Afrique). Ces détails sont d’importance car Moffo comme Franchi possèdent une double culture : italienne (pour l’opéra) et américaine (pour le musical). Le cocktail est absolument parfait pour ce répertoire d’opérettes et de musicals composées (à deux exceptions près, plus anciennes) pendant l’entre-deux guerres. Moffo et Franchi offrent un chant plus léger que celui de l’opéra, plus châtié que celui du musical et plus moderne que celui de l’opérette : une absolue réussite. A noter que l’album a été enregistré suivant le procédé Cyclophonic qui offre des écarts de dynamique faibles mais une étonnante netteté des différents instruments.

Avec A Verdi Celebration, Moffo (CD 3) revient aux choses sérieuses, mais s’avance un peu imprudemment sur les terres verdiennes. L’air de Desdemona (qui peut être soporifique avec certaines chanteuses) est superbe de musicalité et surtout d’intelligence. La voix lyrique de Moffo est idéale dans l’Amelia de Simon Boccanegra … mais pas dans celle d’Un Ballo in maschera. Ne parlons même pas d’Aida, certes correctement exécutée, mais où le manque de largeur est évident. La direction de Franco Ferrara est globalement très bonne. Une demi réussite, donc.

Aucune réserve pour le CD 4 consacré à la Manon de Massenet, première partie d’un album intitulé A Portrait of Manon : Anna Moffo est idéale de jeunesse, de beauté de timbre, de musicalité et de finesse. On pourra apprécier des interprétations plus outrées, mais celle-ci est de première grandeur. Giuseppe Di Stefano vient de fêter ses 42 ans : c’est peu pour un chanteur, mais le déclin est déjà audible. La première partie, toute de finesse, de mezza voce, de pianissimi mixant voix de tête et de poitrine, permet au ténor italien de faire mieux que de tirer son épingle du jeu : seul un timbre blanchi vient ternir notre plaisir. Mais lorsque celui-ci chante principalement forte (à partir des extraits de l’acte III), la tension se fait plus évidente et on sent le chanteur dépassé par les exigences vocales. Le CD est complété par deux extraits rarissimes du Portrait de Manon, sorte de spin-off  (comme on dirait aujourd’hui) du chef d’œuvre de Massenet, qui ne rajouteront rien à la gloire du maître stéphanois, ni à celle de ses deux interprètes.

Le CD 5 vient compléter ce portrait de l’héroïne de l’Abbé Prévost avec l’ouvrage de Puccini. Cette fois, Moffo est beaucoup moins convaincante, toujours par un manque de largeur vocale, en dépit des efforts faits sur le plan dramatique. A ses côtés, le Des Grieux un peu provincial de Flaviano Labo ne démérite pas mais n’offre aucun éclat particulier. Comme pour l’ouvrage de Massenet, René Leibowitz offre une direction tout à fait satisfaisante.

Retour au répertoire léger avec le CD 6, consacré à des extraits en anglais du chef-d’œuvre de Johann Straus II, Die Fledermaus. Voilà un disque pétillant à souhait, la présence de l’Orchestre et des Choeurs du Wiener Staatsoper y étant pour beaucoup ! Seul bémol, l’Orlofsky de Risë Stevens, véritable caricature vocale : le mezzo américain n’a que 50 ans, mais on comprend sans peine qu’elle ait fait ses adieux au Met deux ans auparavant.

Le CD 7, One Night of Love, s’attaque comme le CD 2 aux musicals de l’entre-deux guerres, mais aussi au répertoire des chansons écrites pour des films hollywoodiens (seuls Mlle Modiste et Die lustige Witwe sont antérieurs à la première guerre mondiale). Le disque est plaisant mais au programme un peu éloigné de l’univers lyrique. A noter l’extrait de Song of Norway, adapté de Grieg !

Le CD 8 propose quelques-uns des Chants d’Auvergne adaptés par Canteloube ainsi que des extraits des Bachianas brasileiras d’Heitor Villa-Lobos. Moffo est ici au sommet de son art, magnifiquement accompagnée par Leopold Stokowski. Un must magnifiquement complété par la Vocalise de Sergueï Rachmaninoff.

Le CD 9 est en revanche enregistré en pleine crise vocale et on ne comprend pas grand-chose au français du soprano, sauf pour la Chanson de Bilitis. Un rendez-vous manqué car, avec le texte sous les yeux, on ne peut qu'admirer les intentions vocales exprimées.

Comme Callas sur son déclin, Moffo enregistre un album dédié à l’opéra français. Sans être indigne, ce CD 10 sent l’effort. La scène de folie d'Hamlet recèle de belles choses, mais comment ne pas sourire à ce suraigu savamment escamoté dans une fausse montée chromatique ?

Les CD 11 et 12 reprennent des disques composés d’extraits d’intégrales parues précédemment, et généreusement complétés pour remplir la place disponible. Citons rapidement la Lucia di Lammermoor dirigée par Georges Prêtre (qui rouvre certaines coupures) avec un Carlo Bergonzi divin ou un trop court extrait de Rigoletto avec un Alfredo Kraus souverain. Plus rares sont les pages d’Orfeo ed Euridice (auquel il manque Verrett). On écoutera avec un plaisir extrême les extraits de La Traviata qui nous permettent de redécouvrir Richard Tucker dans un Alfredo parfaitement raffiné, très différent de ses Enzo ou Alvaro. Cest deux CD ne donnent qu'une envie : acheter les intégrales !

Signalons enfin la qualité des repiquages, pour beaucoup repris des bandes originales. Les pochettes reprennent celles des 33 tours originaux. Offert à un prix imbattable, ce coffret est à acquérir absolument.

 

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