Aimez-vous Ariosti ?

Attilio Ariosti, London, arias for alto

Par Bernard Schreuders | jeu 12 Mai 2016 | Imprimer

Son pedigree ne laisse pas d’impressionner : moine, diplomate, chanteur, multi-instrumentiste, librettiste et compositeur, successivement en poste à Mantoue, Berlin, Vienne et Londres. Or, que connaissons-nous aujourd’hui de l’œuvre lyrique d’Attilio Ariosti, dont nous fêtons cette année le 350e anniversaire de la naissance ? Virtuose de la viole d’amour, il lui dédia des sonates, gravées dès 1978 par Nane Calabrese et Claudio Scimone, en revanche, seule La Fede ne’ tradimenti (1701), un opéra de jeunesse, a fait l’objet de deux captations live, en 2011, lors de concerts dirigés par Fabio Biondi à Vienne et à Montpellier, que les curieux pourront se procurer sur Internet.

Pour le reste, ils devront se résoudre à grappiller quelques airs épars au sein du catalogue : chez Aris Christofellis et Nella Anfuso, au gré de leurs aventures farinelliennes, ou, plus récemment, chez Vivica Genaux (The Rival Queens) et Lawrence Zazzo. Le « Royal Trio » de ce dernier nous avait laissé sur notre faim, car Bononcini et Haendel y dominaient largement un programme pourtant censé rendre hommage au triumvirat qui régna sur la Royal Academy of Music entre 1720 et 1728. Les cantates profanes sont un peu mieux loties, grâce à la curiosité d’une poignée d’artistes (Charlotte Lehmann, Anne Monoyios, Monika Mausch, Emma Kirkby et Ann Hallenberg). C’est dire tout l’intérêt que suscite l’album qui sort chez Glossa – le premier, sauf erreur, entièrement dédié à la musique de théâtre d’Ariosti.

Il faut préciser, à la décharge des interprètes, que la reconstitution de ses opéras se heurte à un obstacle de taille : pour la plupart, nous ne disposons que de copies incomplètes ou de pages isolés publiés dans des recueils d’airs favoris. Les extraits proposés ici, dont aucun autographe n’a survécu, couvrent vingt et un ans de production (1704-1725) et comportent l’une ou l’autre incursion dans la période viennoise du compositeur, la qualité d’inspiration des pièces ainsi exhumées justifiant pleinement ces détours par rapport au programme annoncé (« London »).

Vraisemblablement destinée au fameux luthiste Francesco Conti, l’exigeante partie de théorbe de « Bella mia, lascia ch’io vada » (I gloriosi presagi di Scipione Africano, 1704) illustre l’habileté avec laquelle Ariosti aborde la forme, alors si prisée à Vienne, de l’air avec instrument concertant. Au fil du disque, les témoignages abondent d’une science orchestrale qui n’a rien à envier à celle de Haendel et que le Bolognais met autant au  service du drame que de la pure séduction sonore. Nous nous contenterons de signaler la manière dont il utilise les bassons dans le sublime récitatif accompagné de Coriolano (« Spirate, o iniqui marmi ») qui préfigure Dardanus (« Lieux funestes »), et cette étonnante sinfonia écrite à la cour de Joseph I –  pour I gloriosi presagi di Scipione Africano ou La profezia d’Eliseo nell’assedio di Samaria ? La notice se contredit à ce sujet –  où il interrompt le très fleuri duo des violons avec une fanfare improvisée en coulisse par une paire de trompettes.

Premier des sept ouvrages qu’Ariosti élabora pour la Royal Academy of Music, Caio Marzio Coriolano fut son plus grand succès. La présence à l’affiche de Francesca Cuzzoni, que le public venait de découvrir dans l’Ottone de Haendel, et de Senesino dans le rôle-titre, n’y fut certainement pas étrangère, mais il s’imposa avant tout par sa vigueur expressive. Alors que l’Ensemble Odissee placé sous la conduite d’Andrea Friggi en propose l’ouverture, éminemment théâtrale, et un Presto houleux à souhait, Filippo Mineccia en retient trois fragments dont ce qui constitue le climax de l’opéra au III, la scène de prison : un accompagnato dans la rare tonalité de ré bémol majeur et aux modulations hardies (« Spirate, o iniqui marmi »), cité comme exemple d’enharmonie par Rameau dans sa Génération harmonique (1737), suivi d’une déploration en fa mineur, aux contrastes saisissants (« Voi d’un figlio tanto misero »). Ce tableau, rapporta Hawkins, fut considéré comme « le plus haut de gré de perfection dont la musique est capable » et « a tiré les larmes des yeux de l’auditoire à chaque représentation. »

Hormis ce sommet d’intensité dramatique, déjà abordé par Lawrence Zazzo, nous allons de découverte en découverte, la peinture d’affects moins exacerbés réservant aussi son lot de merveilles, à l’instar du lamento « Benché l’ultimo al tormento » (La Madre de’ Maccabei) ou du si tendre « Aure care » de Tito Manlio (1717), joyau de canto fiorito. Andrea Friggi se demande si le pasticcio Aquilio Consolo (1724) ne contient pas des fragments de la main de Haendel, notamment ce « Rinasce amor » dont la parenté stylistique avec le Saxon est effectivement troublante, mais les musiciens ont travaillé ensemble et l'Italien a pu aussi influencer son cadet. Ce disque a en tout cas le mérite de montrer qu’il soutient parfaitement la comparaison et ne doit pas être relégué au rang des petits maîtres justement oubliés.

Non seulement la  voix de Filippo Mineccia s’est épanouie depuis son récital Vinci (2013), elle a gagné en tonicité et en élasticité, mais Ariosti lui convient aussi beaucoup mieux. D’un alto, elle possède indéniablement la couleur, mise en valeur par le répertoire choisi qui privilégie la noblesse des héros et nous épargne l’étalage pyrotechnique, mais son falsetto n’en possède pas toutes les notes et la tessiture de certaine œuvres le contraint à multiplier les changements de registre, parfois périlleux, mais généralement bien négociés. Le rageur « Col nemico di mia pace » (Tito Manlio) et les éclats de bravoure de « Io spero che in quei Guardi » (Caio Marzio Coriolano) permettent d’apprécier l’abattage du chanteur et une puissance de projection entrevue dans le rôle d’Ottone (Agrippina) qu’il vient d’incarner au Theater an der Wien le mois dernier dans la production de Robert Carsen et Thomas Hengelbrock.

Filippo Mineccia n’a pas le plus malléable des instruments, mais il parvient à en alléger suffisamment l’émission pour donner corps à la délicatesse de ses intentions (« Aure care »). Venons-en, précisément, à l’essentiel : la justesse de l’interprétation, imparable. Au-delà de la touchante beauté du timbre, ce chant franc, sans apprêt inutile, mais, de bout en bout, vécu, sensible, a quelque chose d’infiniment rafraîchissant. L’accompagnement de l’ensemble Odyssee, fondé en 2013 et déjà remarqué pour ses enregistrements consacrés à Gaetano Veneziano, surprend lui aussi agréablement par sa tenue (tous pupitres confondus) et surtout par sa vivacité, jamais outrée, par le naturel et la fluidité de ses phrasés. Sachons gré au jeune contre-ténor florentin et à ses partenaires d’avoir pris le risque d’explorer ce répertoire magnifique et trop longtemps resté en friche. Gageons aussi que Glossa poursuivra sa politique éditoriale ambitieuse, mais vitale. 

 

 

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