Au-delà du témoignage

Siegfried

Par Julien Marion | ven 30 Septembre 2011 | Imprimer
 
OEHMS Classics publie les quatre volets du Ring proposé par l’Opéra de Hambourg en 2008 dans la mise en scène de Claus Guth. A côté de ce Siegfried, Rheingold et Die Walküre sont proposés séparément, Götterdämmerung devant être publié incessamment sous peu.
 
Des esprits chagrins pourraient décider de balayer cette publication d’un revers de manche, en invoquant les mânes d’Anciens prestigieux et en convoquant à l’appui de leur réquisitoire le panthéon du chant wagnérien. Comment ! Un Siegfried de plus ! Mais à quoi bon ? C’est pure folie que de commercialiser un tel produit, alors que la discographie de l’œuvre regorge de trésors inestimables… Laissons de côté la commisération facile, et écoutons, d’une oreille vierge de préjugés.
 
On ne s’amusera pas ici à faire prendre au lecteur –forcément avisé- des vessies hambourgeoises pour des lanternes, qu’elles soient bayreuthiennes ou berlinoises. Soyons clairs : on ne retrouvera pas dans ce témoignage les sortilèges orchestraux de Karajan, la verve épique de Solti, les vertiges métaphysiques de Furtwängler à Milan, sans parler de la glorieuse authenticité du Bayreuth de la décennie 50. Falck Struckmann n’est pas Hans Hotter, Christian Frantz n’est pas Lauritz Melchior, et Catherine Foster n’est pas la nouvelle Frida Leider, c’est entendu.
 
Est-ce à dire que ce coffret ne mérite que les oubliettes de l’histoire du disque ? Certainement pas.
 
On ne trouvera dans ce Siegfried rien d’indigne, mais au contraire, si on se donne la peine d’y écouter de près, quantités de choses qui, sans prétendre écrire l’histoire, méritent à l’évidence d’être appréciées.
 
Relevons d’abord l’homogénéité de la distribution, articulée autour de piliers de la scène wagnérienne contemporaine.
 
Falk Struckmann connaît son Wagner, a appris à la meilleure école (Barenboïm, à Berlin et Bayreuth). Il promène son Wanderer sur les principales scènes depuis le milieu des années 90 (notamment à Berlin dans la reprise de la mise en scène de Harry Kupfer). On a pu, récemment l’entendre à l’Opéra national de Paris dans le Ring mis en scène par Günter Krämer : on avait alors souligné le métier, mais aussi, malheureusement, une usure très perceptible de la voix. Dans cette captation d’octobre 2009, la voix, qui certes n’est plus toute jeune, est encore en bon état, et nous avons là un Wanderer bien chantant : baryton à la projection flatteuse, à l’aise dans le haut de la tessiture, et dont la familiarité avec le rôle est patente. L’autorité du dieu est incontestable, comme son impétuosité face à Erda au début du III, mais aussi sa désillusion lorsque Siegfried brise sa lance.
 
On ne cherchera pas chez Christian Franz la voix d’airain d’un Lauritz Melchior ou d’un Max Lorenz, ni même, plus près de nous, la rassurante robustesse d’un Wolfgang Windgassen. Voici un Siegfried qui, sans être « rempli de vaillance » comme certains de ses prédécesseurs, arrive néanmoins à la fin de l’opéra sans être exsangue. C’est déjà beaucoup. On apprécie la capacité à alléger la voix, notamment au II pendant les Murmures. En tournant le dos à un héroïsme d’histrion, ce jeune héros au chant généreux finit par être touchant. Son « Das ist kein Mann ! », lorsqu’il découvre le visage de Brünnhilde, à l’acte III, n’est pas le cri d’un mauvais film d’horreur, comme on l’entend trop souvent, mais le chuchotement qui exprime la vraie surprise. Il fallait y penser. Tout juste pourrait-on reprocher à Christian Franz, à force d’alléger sa voix, de paraître parfois trop léger, et de tirer le rôle vers le Sprechgesang, ce qui est gênant dans les scènes avec Mime, où les deux voix sont insuffisamment différenciables. Ce Siegfried, par moments, semble avoir un peu trop assimilé l’éducation de son tuteur…
 
Au diapason de ces deux chanteurs, on situera la Brünnhilde de Catherine Foster. Sa voix est celle qui convient au rôle : belle projection, souplesse et aisance dans l’aigu. On l’imagine moins chanter Brünnhilde dans La Walkyrie, plus héroïque, ou dans le Crépuscule des Dieux, où sa partie est infiniment plus lourde. Ce n’est du reste pas elle, mais Deborah Polaski qui y est distribuée dans ce Ring hambourgeois.
 
Le Fafner à la voix radieuse et très saine de Diogenes Randes (le Titurel du moment à Bayreuth) convainc : tout juste pourrait-on lui reprocher de n’être pas suffisamment inquiétant dans son combat avec Siegfried…
 
Autre motif de réjouissance : l’Alberich très lyrique de Wolfgang Koch, un des espoirs de la scène wagnérienne, depuis son Sachs remarqué à Vienne en 2008. Voilà un Alberich qui, avec une grande intelligence du mot, chante son rôle au lieu de le glapir. La scène avec le Wanderer au début du II est une vraie réussite. On lui trouve par moments des accents de Gustav Neidlinger ! Koch est en pourparlers avec Bayreuth : à l’écouter, on comprend pourquoi.
 
Déception, en revanche, avec l’Erda de Deborah Humble : la voix, trop légère, manque de mystère. Elle est en outre affublée d’un accent qui finit par être gênant.
 
On saluera enfin la direction inspirée de Simone Young, à la tête d’un Philharmonique de Hambourg discipliné à défaut d’être rutilant.
 
Les amateurs de vertiges épiques iront chercher ailleurs, car voici en définitive un Siegfried qui chante, et qui le fait au moins aussi bien qu’en des scènes plus réputées. Cela situe cet enregistrement au-delà de la simple publication de témoignage et mérite d’être salué.
 

 

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