L’éternel printemps des Arts Florissants

Bien que l’amour… Airs sérieux et à boire

Par Bernard Schreuders | mer 08 Juin 2016 | Imprimer

Harmonia Mundi n’aurait pu imaginer plus beau symbole pour consacrer le retour sous sa bannière des Arts Florissants que ce bouquet, admirablement composé, d’airs sérieux et à boire. Il recoupe d’ailleurs en partie l’anthologie gravée en 1983, mais sans se limiter à Michel Lambert, quand bien même ce dernier se taille la part du lion. Le nouveau programme opère un dosage subtil entre les différentes déclinaisons de la plainte amoureuse, de la jalousie que provoque la frivolité d’Iris jusqu’à l’impossible deuil de la bien-aimée, et les atmosphères plus légères, telle la délicieuse « Epitaphe d’un paresseux » (Couperin) ou le truculent délire des « Intermèdes nouveaux du Mariage forcé » (Charpentier). Comme à l’époque de son premier enregistrement, William Christie recourt à toutes les options possibles, de la voix soliste au quintette, avec toutefois une prédilection pour les ensembles, plusieurs chanteurs se succédant parfois aussi au sein d’un même air.

Si le chef prend pas mal de libertés en matière d’accompagnement – auquel il lui arrive carrément de renoncer –, non seulement rien dans notre connaissance très parcellaire des pratiques d’exécution de ce répertoire ne les disqualifie, mais le résultat nous ravit par sa variété, son naturel et sa fraicheur –  un naturel qui, reconnaissons-le, faisait quelquefois défaut au disque des années 80. A cet égard, la fameuse prononciation dite « restituée » du français du Grand Siècle n’a rien d’affecté et donne même une saveur particulière à certaines pièces. Aucune mièvrerie dans l’élégie, rien de trop appuyé, pas la moindre outrance dans le comique, tout est bien senti et parfaitement en place. Miraculeusement allais-je écrire, mais en réalité, c’est le fruit d’un long travail d’appropriation de cette rhétorique si difficile à pénétrer, « un travail en détails », m’expliquait William Christie en 2000, qui « rend ces pages grandioses, redonne parfois la profondeur et la monumentalité de ces petites formes ».  Une rhétorique issue des ressources de la voix humaine, modèle pour tous les instrumentistes, comme il aime à le rappeler. Mais trêve de discours : écoutez plutôt comment ces violons chantent, comment soupire cette gambe.     

 « J’aime beaucoup travailler avec de jeunes artistes », me confiait William Christie alors qu’il présidait le Concours International de Chant Baroque de Chimay et s’apprêtait à inaugurer son premier Jardin des Voix. « J’ai de grands défauts comme pédagogue, avouait-il, en fait, je m’impatiente facilement, mais j’accomplis l’essentiel : je transmets une flamme, un enthousiasme. J’aime vivre le début de quelque chose » En vérité, c’est aussi sa propre flamme qu’il n’a eu de cesse d’entretenir au contact de ces boutons sur le point d’éclore, un contact grâce auquel il n’est jamais devenu ce qu’il redoute plus que tout : un musicien blasé. Marc Mauillon, Emmanuelle de Negri et Anna Reinhold, tous trois passés par le Jardin des Voix, Cyril Auvity, qui fit une entrée remarquée sur la scène baroque dans le mémorable Retour d’Ulysse d’Aix et Lisandro Abadie, adoubé par les Arts Florissants surThe Fairy Queen et Il San’t Alessio, succèdent aujourd’hui à Agnès Mellon, Jill Feldman, Guillemette Laurens ou Dominique Visse dans cette musique à la simplicité trompeuse et au charme si fragile.

Leur réussite est d’abord collégiale, mais les échappées solitaires flattent aussi les individualités et nous permettent de goûter le tempérament dramatique d’Anna Reinhold (« Quand une âme est bien atteinte »), la grandeur tragique d’Emmanuelle de Negri et le raffinement expressif de Cyril Auvity – qui se partagent « Jugez de ma douleur en ces tristes adieux » –, le verbe si vif et tellement suggestif de Marc Mauillon (« Le doux silence de nos bois »), Lisandro Abadie quittant brièvement les profondeurs fuligineuses de sa ligne de basse pour la lumière d’une partie de baryton où il peut enfin s’épancher et nous toucher par la vérité de ses accents (« Que d’amants séparés languissent nuit et jour »). « Aimez, aimez, le reste n’est rien », nous enjoint La Fontaine sur la dernière plage : tout, ici, nous y invite. 

 

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