Grande tsarine, mauvaise copine

Cecilia Bartoli - St Petersburg

Par Laurent Bury | lun 13 Octobre 2014 | Imprimer

Avec la même discrétion que les tanks soviétiques entrant dans Prague en 1968, le char d’assaut médiatique s’était mis en marche dès juillet : le prochain disque de Cecilia serait résolument russe, mais plutôt Potemkine que Poutine. Plus précisément, si la Bartoli avait choisi de revêtir toque en lapin albinos et grand cordon de l’ordre de Saint Vladimir, c’était pour évoquer trois tsarines mélomanes qui occupèrent le trône de toutes les Russies de 1730 à 1796 : Anna Ivanovna, nièce de Pierre le Grand, Elisabeth Petrovna, fille de Pierre le Grand, et Catherine II, petite princesse allemande devenue la Grande Catherine.

De manière un peu plus enthousiasmante que pour Mission, Cecilia Bartoli continue à exhumer des partitions oubliées, et voici le tour des Italiens ou Allemands sommés de composer pour la cour de Saint-Pétersbourg. Pas de révélation fracassante à attendre, il s’agit là pour la plupart de (très) bons faiseurs, que le voyage vers l’Oural n’a pas suffi à transformer en génies. Pour les premiers compositeurs lyriques russes, comme Mikhaïl Matveïevitch Sokolovski, ou Evstigneï Ipatievitch Fomine, qui mit notamment en musique un livret dû à Catherine II, il faudra encore attendre. Par ailleurs, grande tsarine mais mauvaise copine, Cecilia a coupé l’herbe sous le pied à Julia Lezhneva qui, après avoir elle aussi fait ses débuts sous l’égide de Rossini, aurait fort bien pu s’aventurer dans ce répertoire-là. Malgré tout, la diva s’est ici donné le mal d’interpréter deux airs en langue slave, avec l’aide d’un bon coach.

Le disque s’ouvre très (chrono)logiquement par le tout premier opéra italien jamais représenté en Russie : créé en 1734 à Milan, La forza dell’amore e dell’odio fut donné deux ans après à Saint-Pétersbourg, mais dans une version russe. Cecilia Bartoli a préféré s’en tenir à l’original italien ; du même Francesco Domenico Araia (ou Araja), elle avait déjà chanté, sur son disque Sacrificium, un extrait de l’opéra Berenice. Invité en 1735 en Russie, Araia y composa des opéras en italien pendant vingt ans, comme le Seleuco de 1744, avant de finalement utiliser un livret rédigé en russe pour Tsefal i Procris en 1755, premier opéra chanté par des artistes russes.

A la même époque qu’Araia, le violoniste Luigi Madonis avait été appelé en Russie. Bientôt marié à une cantatrice géorgienne impliquée dans le complot qui porta au trône Elisabeth Petrovna, il écrivit, à l’occasion du couronnement de celle-ci, le 29 mai 1742, des airs alternatifs pour La clemenza di Tito de Hasse et un prologue intitulé « La Russia afflitta ». Dans la deuxième moitié des années 1750, Vincenzo Manfredini partit pour Moscou ; Carlo Magno est apparemment le dernier des opéras qu’il composa pour Catherine II, car il fut supplanté en 1765 par Galuppi. Manfredini avait pour assistant à la cour de Russie le claveciniste allemand Hermann Rauspach, dont l’Altsesta de 1758 est considéré comme le « deuxième opéra russe » après le susmentionné Céphale et Procris d’Araia. Enfin, c’est seulement en 1787 que Cimarosa fut invité par Catherine II, son opéra inca La vergine del sole étant donné à Saint-Pétersbourg l’année suivante.

Pour la première plage, Cecilia Bartoli privilégie une douloureuse intériorité. « Je vais mourir », chante telle la Didon de Berlioz l’héroïne de cette Force de l’amour et de la haine (en troisième plage du disque, on entendra les mêmes paroles en russe dans l’air d’Alceste). Nous l’aurait-on changée ? Aurait-elle renoncé aux numéros de trapèze volant qui lui valent les acclamations extatiques de ses fans ? Point du tout : la virtuosité débridée revient dès la deuxième plage, avec tambours et trompettes, et dès lors s’installe l’alternance systématique obligée entre ces airs qui galopent à toute berzingue, où la Bartoli fait son numéro, et des plages où la douceur et le souci d’expressivité reprennent le dessus. Il arrive pourtant que les deux se combinent, comme dans « Fra’ lacci tu mi credi » de Manfredini. Pour l’ultime plage, le chœur de la radiotélévision suisse intervient brièvement, comme celui qui ouvrait jadis l’album Vivaldi, et l’on entend même Cecilia chanter en duo (avec elle-même ?). A la tête d’I Barocchisti, Diego Fasolis déploie derrière sa voix de somptueuses draperies, tantôt funèbres, tantôt bousculées par des tempêtes, suggérant qu’il ne s’agit pas là d’exhumations pour le plaisir de la rareté, mais bien de pages qui méritent toute notre attention.

 

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