Cinquante cinq minutes de bonheur

La vie parisienne

Par Jean-Marcel Humbert | sam 02 Octobre 2010 | Imprimer
La Vie Parisienne est certainement l’une des œuvres d’Offenbach les plus souvent représentées, malheureusement seulement dans sa version en quatre actes, sans celui de madame de Quimper-Caradec : on se souvient entre autres des productions d’Yves Robert au Théâtre musical de Paris (Châtelet) en 1980, de Jean-Luc Boutté au Théâtre de Paris en 1985, de Daniel Mesguich à la Comédie française en 1997, de Jérôme Savary à l’Opéra Comique en 2002, et de celle – toute récente – de Laurent Pelly. Mais en est-il une seule qui puisse prétendre rivaliser avec celle de la compagnie Renaud-Barrault, pourtant vieille de 52 ans ?
 
Le 12 novembre 1958, la Compagnie Renaud-Barrault remonte l’œuvre au théâtre du Palais-Royal, sur la scène même où elle avait été créée. Jean-Louis Barrault a conçu l’ensemble comme « une espèce de canular joyeux que des bons viveurs de l’époque montent avec bonne humeur et gentillesse à un sympathique baron suédois, débarqué à Paris pour y prendre du plaisir ». Nous avons voulu, ajoute-t-il, entreprendre ce nouvel « exercice de style », une sorte de « Rock and Roll Napoléon III », en servant dans cette œuvre « l’entrain et la bonne humeur afin de procurer au public détente, joie et oubli ». Tout est donc clairement précisé, il s’agit d’une version fidèle à l’esprit de celle de la création, et conçue comme un pur divertissement. Le spectacle connut un véritable triomphe, et fut repris à plusieurs reprises à l’Odéon à partir de 1962, avec quelques variantes de distribution, dont la plus notable fut la participation de l’extraordinaire Micheline Dax dans le rôle de Métella, présente dans la version filmée de l’intégralité du spectacle que l’on a pu revoir il y a quelques années à l’auditorium du musée du Louvre en présence de la chanteuse qui a raconté ses souvenirs de sa participation à ce spectacle.    
 
Le présent enregistrement audio n’est malheureusement fait que d’extraits (certains airs n’ont pas tous leurs couplets), mais la réalisation de Pierre Hiégel, un modèle du genre, fait de ce disque un exceptionnel témoin de ce merveilleux spectacle : menées tambour battant, les scènes s’enchaînent les unes aux autres sans la moindre interruption, entraînant l’auditeur dans la ronde effrénée d’une certaine vie parisienne vue par Offenbach.
 
L’œuvre retrouve ici des acteurs chantants tels qu’Offenbach les avait souhaités, avec des voix idéales parfaitement adaptées à chaque rôle. Seules Suzy Delair et Denise Benoit sont des professionnelles du chant ; la première, célèbre notamment pour ses rôles au cinéma (dont le « tralala » et le coup de hanche qui va avec de Quai des Orfèvres, et la fessée – doublée – de Gervaise) – a l’abattage, la prestance et la puissance sonore convenant à Métella ; la seconde a la voix acidulée et un rien canaille parfaitement adaptée au rôle de Pauline, la femme de chambre qui singe sa patronne. Mais tous les autres, sans exception, présentent des qualités vocales confondantes dans des airs pourtant défendus au disque par les plus grands chanteurs lyriques : la « veuve du colonel » par Simone Valère, « je vais m’en fourrer-fourrer jusque là » par Pierre Bertin, « elles sont tristes les marquises » par Jean Desailly et Jean-Pierre Granval, l’air du Brésilien par Jean-Louis Barrault, et les interventions désopilantes de Jean Parédès (airs du bottier, du major et d’Urbain) constituent tous des morceaux d’anthologie, tant l’interprétation vocale est parfaite à tous points de vue. Il faut dire que celle-ci s’accompagne d’une diction exceptionnelle venue directement du théâtre, plus exactement un art de dire appliqué au chant, tout en finesse.
 
L’enregistrement lui-même (stéréo) n’a pas pris une ride, car il est hors du temps : c’est bien avant tout du théâtre chanté. Le rythme endiablé collant à la mise en scène millimétrique de Barrault doit beaucoup à la direction exemplaire de l’excellent chef André Girard (et non Andrée comme le mentionne en plusieurs endroit la jaquette du CD !) Marcel Achard avait lui-même salué cet enregistrement d’un joli texte mêlant l’admiration à la délectation, et qui mérite d’être cité : « L’interprétation qu’en donne la Compagnie Jean-Louis Barrault–Madeleine Renaud est admirable. Elle rend à Offenbach gaîté pour gaîté, esprit pour esprit, diablerie pour diablerie, quelle jeunesse ! Mais quelle grâce aussi ! Le rythme et l’entrain d’abord, c’est entendu. Mais la petite note poétique aussi. Les voix se soucient moins de leur ampleur que de leur vitalité. Moins de leur tessiture que de leur vertu hilarante. Ce disque est un digest de bonne humeur, un condensé d’éclats de rire. Mais le rire est de bonne compagnie. Celle de Jean-Louis et de Madeleine ».
 
Saluons donc la réédition de cet enregistrement historique à l’occasion du centenaire de la naissance de Jean-Louis Barrault (1910-2010). On perd la magnifique présentation du vinyle dont le cartonnage s’ouvrait par le milieu sur une immense photo panoramique de toute la troupe au salut final. Mais on y gagne de pouvoir entendre et réentendre tous ces acteurs exceptionnels qui nous ont enchantés et qui sont presque tous disparus aujourd’hui. Si vous ne l’avez déjà, précipitez-vous donc pour vous procurer ce CD magique qui doit figurer en bonne place dans toute bonne discothèque. À quand maintenant l’édition tant attendue en DVD de la captation intégrale de cet inoubliable spectacle ?
 
Jean-Marcel Humbert
 

 

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