Consolation des profondeurs

Winterreise

Par Fabrice Malkani | ven 12 Avril 2013 | Imprimer
 
C’est un volume de grande qualité et de belle facture que présente Stone Records avec une nouvelle interprétation du Voyage d’hiver de Schubert par la basse britannique Matthew Rose, accompagné par son jeune compatriote, le pianiste Gary Matthewman. La voix à l’assise solide, dotée d’une rondeur et d’une épaisseur confortables, donnant l’illusion de la facilité, déploie dès le numéro 1 (« Gute Nacht ») un timbre envoûtant sans que soient négligées l’articulation ni la diction, claire et compréhensible. Certains passages établissent une véritable osmose entre le piano et la voix (comme le début de « Der greise Kopf », nº 14, ou encore « Die Krähe », nº 15, très doux, intime, comme chuchoté). Les transitions sont particulièrement réussies au sein des morceaux qui font intervenir des changements de climat, la virtuosité du pianiste épousant la richesse des nuances vocales, avec de très beaux effets de contrastes (particulièrement dans « Rast », nº 10, et au service de la dimension dramatique du nº 11, « Frühlingstraum »).
Les deux talentueux interprètes donnent le meilleur d’eux-mêmes dans la douceur alliée à la fermeté, pourtant capable de suggérer la fragilité (nº 6 par exemple, « Wasserflut », avec des graves magnifiques). La souplesse et la ductilité de la voix de Matthew Rose font merveille dans « Irrlicht » (nº 9), avec un effet renforcé par la transposition pour basse des notes graves qui marquent les mots tiefst (« les plus profondes »), Felsengründe (« ravins), hinab (« vers le bas »), et encore dans « Einsamkeit » qui clôt la première partie du cycle.
On est moins convaincu par l’énergie et le rythme choisis pour une partie des passages plus rapides : « Rückblick » (nº 8) semble trop éveillé, trop net, presque revendicatif, en rupture trop grande, comme le nº 18, « Der stürmische Morgen » ou le numéro n° 21 « Mut », en raison d’une alliance qui paraît moins étroite entre le chant et le clavier – mais le sentiment de lutte qui s’en dégage peut aussi relever d’une interprétation contrastée. Quoi qu’il en soit, cette impression est largement compensée par l’élégance dansante du n° 19 (« Täuschung »), la profondeur méditative du n° 22 (« Der Wegweiser »), et le dernier morceau (« Der Leiermann ») dans lequel, une fois n’est pas coutume, la précision du détail est parfois sacrifiée au profit du climat de la phrase.
Ce qui distingue cet enregistrement des nombreuses interprétations existantes, c’est sans doute le fait que la souffrance exprimée par les notes les plus aiguës trouve sa consolation dans le timbre somptueux et réconfortant des notes les plus graves : toute descente vers le bas de la tessiture est comme un baume. À cela s’oppose par endroits l’aspect héroïque des passages forte (dans le nº 1 par exemple). Le piano est par moments très sonore, toujours parfait dans son exécution, d’une technique irréprochable, excessivement brillant – là où l’on aurait pu attendre un peu plus de rubato. Le pianiste Gary Matthewman, cité par la notice, s’en explique par sa volonté de tendre vers la clarté de l’expression musicale sur son Steinway, en dépit de la transposition rendue nécessaire par cette version pour voix de basse, en rappelant que Schubert avait composé pour un instrument pourvu d’un son plus léger. Il obtient ainsi de belles réussites, comme les aboiements des chiens dans le nº 17, « Im Dorfe », ou la tempête du nº 18, « Der Sturm ». Mais on peut aussi trouver paradoxal d’évoquer l’instrument original de Schubert tout en accompagnant le choix de chanter ces lieder dans une transposition pour voix de basse (encore plus grave donc, que celle, devenue courante, de baryton) alors que Schubert avait écrit pour une voix de ténor. Ne fallait-il pas aller jusqu’au bout de la logique induite par le choix de la tessiture, et donner constamment au piano plus de profondeur que de clarté ? À la manière justement de ce que l’on entend dans « Erstarrung » (nº 4), un merveilleux halo créant une dimension fantastique, avec une très belle conclusion instrumentale, ou bien dans l’accompagnement discret du nº 7 (« Auf dem Flusse »).
 
Si le réconfort vient de ce qui enveloppe les passions, les couve et finalement les étouffe, la vie pourtant résiste sans cesse tout au long du cycle dans ces agacements d’un piano nerveux et tenace, obstiné dans le soutien qu’il apporte à une voix qui s’arrache constamment au cocon protecteur des notes graves pour exhaler sa plainte dans le medium et l’aigu. Encore trop vivant pour achever le voyage, pense-t-on par moments, et pour céder complètement à l’attrait vertigineux des profondeurs.
Bel objet, à la présentation soignée, le livret broché, dont la couverture bleue est ornée d’une illustration de Victoria Crowe rappelant L’Arbre aux corbeaux de Caspar David Friedrich, contient des notices introductives et le texte des lieder (en allemand et en anglais seulement, hélas). Une curieuse coquille attribue p. 19 le prénom de Gerhard au poète Wilhelm Müller, auteur des poèmes. Mais le CD contient en bonus les partitions de l’ensemble des lieder en fichiers pdf lisibles sur ordinateur.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

 

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