De l’inutilité d’un disque narcissique…

Arias (Haendel)

Par Philippe Ponthir | dim 29 Mars 2009 | Imprimer
250e anniversaire de la mort de Georg Friedrich Haendel … L’année commémorative à défaut d’être faste, sera  sans nul doute, prolixe en parutions de tout genre. Quelques éditeurs saisiront l’occasion pour combler certains vides, d’autres, à l’exemple du présent opus, publieront avec l’approbation complice de certains médias des ersatz improbables. Que les aficionados du véhément Villazón se rassurent, d’autres répandront à souhait, pétales ébahis et autres couronnes de lauriers tout aussi roses, pré manufacturées par l’incontournable machine de guerre qu’est la Deutsche Grammophon. Une chose est acquise, cet enregistrement ne laissera personne indifférent. Il suscitera sans aucun doute une polémique nourrie, divisant les auditeurs en deux camps distincts : les adorateurs du veau d’or et les contempteurs. Pour notre humble part, ce produit ne nous inspire que colère et finalement tristesse.
En quelques mots, abus d’une actualité (anniversaire d’un compositeur vendeur et adoré pour ses tubes), composition d’un programme fourre-tout, ressassé, effleuré dans sa superficialité et sa suffisance, ne respectant rien, ni personne (tessiture du chanteur, transpositions, identité des interprètes voulue par le compositeur, table rase d’un demi-siècle de recherches stylistiques,…), broderie autour d’une histoire à dormir debout, pour donner une justification à l’objet du culte, contrat négocié avec un chef référence (signant d’ailleurs un travail d’accompagnement remarquable) dont le but premier, sera de conférer un label d’authenticité à tout ce remue-ménage. En ajoutant à cela toutes les limites techniques et vocales d’un Rolando signant, involontairement, sans doute la plus grande caricature de lui-même, notre papier pourrait se clôturer ici.
 
Tout en renvoyant le lecteur à l’écoute intégrale et légale (*), nous allons tout de même argumenter notre propos initial. Au terme de la première minute du Ciel e terra armi di sdegno (Tamerlano), Villazón a déjà énuméré exhaustivement ce que l’on pourra apprécier dans ce chant : un timbre auquel on ne refusera jamais une immédiate séduction, du moins dans une tessiture centralisée, une énergie, une urgence, une conviction. Tout cela se déroule dans une relative bonne forme (autant que permettent d’en juger les trésors de technologie déployés dans le confort sans risque d’un studio dernier cri). Tout le reste du programme ne sera que répétition mono chromique et dynamique. Les choses se gâtent dès les premières vocalises. Sans parler de véritable virtuosité (qui pour nous, sous-entend une expressivité dans son élocution), on s’étonne agréablement de la souplesse conservée par cet organe irrémédiablement maltraité en d’autres lieux (Lucia di Lammermoor au Met, récents Werther parisiens), conduisant à l’annulation de la série d’Elisir d’amore d’actualité à New York. Cela n’empêchera pas le ténor de se payer le luxe de chanter faux dès les premiers traits (intervalles mettant à mal une voix incapable de conserver une émission haute, quelle que soit la variation de tessiture). L’effet de surprise généré par l’énergie communicative, ne dure qu’un instant et les constats dépités sont légions au bout de cette première aria. Le chanteur ne connaît que deux nuances : le mezzo forte et le forte. Toute tentative de contraste quand il y pense, se solde par un détimbrage. Vu le Chiaro oscuro inexistant de son «interprète», on doit à Haendel et à la beauté intrinsèque de sa thématique d’éviter une lassitude. Le grave est inexistant, sourd, tassé ; en un mot, et cela est normal pour un ténor tentant de chanter dans une tessiture quasi de baryton, inatteignable. Villazón s’enroue en confondant d’ailleurs deux données distinctes : tessiture innée et bienveillance d’une nature lui ayant conféré quelque relief coloré dans le médium. L’extrémité aigue de la voix ne s’en portera pas mieux pour la cause. Alors qu’imagination et compromission sont invoquées pour lui éviter d’aborder des notes qu’il ne possède plus que rarement et qu’il maîtrise encore moins, les quelques tentatives aigues de Villazón sont autant de coups de poing auditifs, la plupart du temps hors propos. Les extraits de Tamerlano possèdent au moins le mérite d’appartenir, comme les pages de La Resurrezione, au véritable répertoire de ténor haendélien. Villazón et son éditeur sont, bien entendu, incapables de justifier les nombreux emprunts au répertoire «féminin», autrement que par une pirouette se voulant humoristique. A quand un album où Florez chantera le Ah non credea mirarti, où Alvarez s’emparera du Tacea la notte placida, où enfin, un Alagna susurrera… Donnez nous mille colombes de Mireille Mathieu ? On peut en rire, il y a tellement de choses plus graves qu’un ténor pillant allègrement le répertoire haendélien «féminin», uniquement parce qu’il trouvait que la production de ténor chez ce compositeur n’était pas assez «belle» (Cf. la notice du disque)… Que retenir des autres pages du Tamerlano ? Que le ténor a conservé sa capacité à rendre intéressant le moindre récit ou bribe de conversation, même quand les répliques de ses interlocuteurs s’avèrent irrésistibles de ridicule (Jean Gadoullet) ou ineffables d’aigreur stomacale (Rebecca Bottone). Au-delà de cette intelligence du texte, Rolando est incapable de justifier les aboiements, les raucités et les coups de glotte véristes, que l’on se trouve davantage chez la bien nommée Cavalleria Rusticana que chez Il Caro Sassone. Le sommet est atteint dans la sublime scène pathétique de Tamerlano où Villazón emprunte l’émission et les couleurs ventilées d’un Zucchero qui se serait égaré… Quitte à détourner le répertoire une fois de plus, l’inoxydable et «rarissime» Ombra mai fu fera merveille, étalant seulement l’incapacité de Villazón à produire une seule attaque de son correcte. Toujours dans Serse, le crude furie ne tient pas deux secondes la comparaison cruelle avec une bonne demi douzaine de titulaires, dont Joyce DiDonato est la dernière en date (et non des moindres, cf critique). L’horreur atteint son apogée dans un Più che penso alle fiamme del core. L’aria interminable va se définir en une succession de sons se transformant peu en peu en cris. Comment définir autrement ces sonorités blanches, hurlées, abrutissant l’auditeur et son oreille, mettant physiquement mal à l’aise ? Victimes non consentantes de leur séduction mélodique, les Dopo notte et Scherza infida sont réquisitionnés afin d’alimenter la gloriole du ténor. L’air colorature se résume dans ce qui a été évoqué plus haut, une couleur agréable, une souplesse appréciable mais des extrémités indignes et un indéniable manque de créativité. Ne possédant aucune des clés stylistiques, grammaticales ou ornementales (l’ensemble des modestes variations du programme sont d’ailleurs d’une indigence et d’une inexpressivité rares), le ténor passe complètement à côté des sommets émotionnels de ces pages.
Rolando Villazón possède une personnalité attachante, une générosité servie par une couleur de voix typée, cela ne fait pas un pli. A l’image d’une Bartoli à l’insatiable curiosité, qu’il évoque avec un certain culot (Cf. La notice du disque), Villazón aurait pu se servir de son statut mondial pour redonner une chance à des airs de ténor mal connus ou sous-estimés. Il possède suffisamment de personnalité et de tempérament pour cela. Alors, ce disque Haendel aurait pu être une réelle réussite. Qui pourrait croire qu’à force d’ignorer d’où l’on vient, il ne sera pourtant guère difficile de savoir où l’on va …
 
Philippe PONTHIR

(*) http://www.musicme.com/#/George-Frideric-Handel/albums/Arias-0028947780571.html?play=01_01
 

 

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