Coppélius sans Olympia, ou presque

Der Sandmann

Par Laurent Bury | mar 13 Juin 2017 | Imprimer

De « L’homme au sable », le librettiste n’a gardé que la donnée initiale, la terreur qu’inspire à Nathanael l’avocat Coppelius, qu’il soupçonne d’avoir causé la mort de son père. Ont disparu, sans doute en partie parce qu’ils appartiennent désormais à Offenbach, le professeur de physique Spalanzani et sa « fille » Olympia, pour ne laisser qu’une série de dialogues entre Nathanael et sa fiancée Clara, entrecoupés d’apparitions des deux spectres qui hantent le héros, escortés d’une cohorte de fantômes anonymes. Nathanael devient au passage un romancier. On retrouve donc néanmoins le brouillage des frontières entre l’art et la réalité : le jeune littérateur se voit reprocher par Clara d’avoir donné son nom à un des personnages de sa fiction, et l’un des rêves du héros inclut la visite de Spalanzani (son propre père, en fait) et de sa fille Clarissa, double de Clara.

Sur ce livret d’aujourd’hui malgré sa dette envers Hoffmann, Andrea Lorenzo Scartazzini a conçu son deuxième opéra. Elève de Wolfgang Rihm, ce jeune compositeur, né à Bâle en 1971, s’est récemment retrouvé sous le feu des projecteurs avec la création de son Edward II à Berlin. Der Sandmann est une œuvre un peu moins ambitieuse, par son nombre de personnages surtout. L’aspect le plus original en est peut-être le traitement du chœur, régulièrement sollicité à l’arrière-plan des visions qui ne cessent de tourmenter le héros, balayant tout le spectre allant du chuchotement au cri. L’écriture orchestrale passe constamment de la douceur enveloppante et mélodieuse des rêves agréables au tumulte clinquant des cauchemars. Seul instrument entré récemment dans les orchestres « sérieux » : l’accordéon, dont on perçoit ici et là la couleur caractéristique. Vocalement, Scartazzini a recours au Sprechgesang ou à l’arioso, mais l’opéra ne comporte pas véritablement d’ensemble. La voix de ténor est celle des spectres (le père et Coppelius), Nathaniel ayant un timbre « normal » de baryton. Lothar, basse, est un rôle beaucoup plus limité. Sans doute la plus exposée, la soprano doit être capable de maîtriser aussi bien les écarts de Clara que les aigus caricaturaux, « olympiesques », de Clarissa.

Aucun problème de ce côté-là pour Agneta Eichenholz, également créatrice du rôle d’Isabelle dans Edward II, et habituée à des personnages aussi divers que Lulu (au Staatsoper de Vienne en décembre prochain) ou Vitellia (à l’Opéra des Flandres au printemps prochain). Ryan McKinny n’est pas tout à fait n’importe qui non plus, puisqu’il reviendra cet été à Bayreuth pour son deuxième Amfortas : c’est surtout son expressivité qui est ici exploitée. Narquois et menaçants, Marko Spehar et Thomas Piffka interviennent à peu près exclusivement en dialogue, ou même en superposant leurs voix ; ils sont un peu le Capitaine et le Docteur (devenu ténor) de ce Wozzeck que serait Nathanael.

Dommage néanmoins que le livret figure exclusivement en allemand dans la plaquette d’accompagnement, surtout pour un disque inscrit dans une collection baptisée « Musiques suisses », en français. Le commentaire est trilingue (allemand, français, anglais), mais l’auditeur entrerait sans doute plus aisément dans cet univers, et à en évaluer les qualités dramatiques, si on lui en avait facilité l’approche sur le plan linguistique.

 

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