Ferme-l'Œil et les nixes nicettes

Dimensionen, Anders Welt, Mensch & Lied

Par laurent bury | ven 28 Décembre 2018 | Imprimer

C’était prévu : voici qu’arrive le deuxième volet du triptyque annoncé par Marlis Petersen, florilège de lieder en forme de trilogie aux ambitions métaphysiques, puisque devant illustrer « Le monde », « L’autre monde » et « Le monde intérieur ». Disons-le d’emblée, ce nouveau disque convainc et séduit bien davantage que le premier, tout simplement parce que le thème retenu a permis de réunir des mélodies plus inspirées et plus inspirantes.

De quel « autre monde » s’agit-il ? De celui des esprits que la croyance populaire discerne dans la nature depuis l’antiquité, des ces sirènes et de ces lutins qui ont succédé aux naïades, dryades et autres divinités sylvestres ou aquatiques. Le disque les regroupe en quatre unités : d’abord les « nixes nicettes aux cheveux verts » chères à Apollinaire, puis un premier bouquet d’elfes, auquel succède un ensemble de mélodies scandinaves sur des thèmes voisins, et enfin un second groupe d’elfes. L’évocation du milieu liquide où évoluent ces esprits a souvent suscité des mélodies où l’accompagnement pianistique se fait aussi ruisselant que les longs cheveux des sirènes surgies de l’onde. Sans atteindre la virtuosité des divers « jeux d’eau » chers à Liszt ou à Ravel, les partitions se corsent parfois suffisamment pour que l’on apprécie à sa juste valeur la prestation du pianiste Camillo Radicke, qui accompagnait la soprano et quelques collègues dans un programme Schumann il y a quelques années.

Alors que « Welt » réunissait principalement des œuvres de Schubert, Schumann et Brahms, « Anders Welt » joue la carte d’une plus grande diversité, déjà sur le plan linguistique : l’allemand n’est pas le seul idiome présent, et l’on entend ici du suédois, du norvégien et même de l’islandais. Sur le plan chronologique, les lieder retenus vont de 1838 jusqu’à 1971, mais qu’on ne s’y trompe pas : les compositeurs les plus proches de nous dans le temps ne sont pas forcément les plus téméraires. Dans le groupe de ceux qui sont nés au XXe siècle ou presque, le plus jeune - un Friedrich Gulda de 16 ans – est un peu hors-concours, mais l’on peut, grâce à sa version datant de 1946, jouer au jeu toujours plaisant de la comparaison, puisque le programme rassemble trois mises en musique du poème « Elfe » d’Eichendorff, qui a également inspiré Eugen d’Albert, Joseph Marx ou Carl Reinecke parmi tant d’autres : le vainqueur haut-la-main est Bruno Walter en 1910, plus original que Julius Weismann à la même époque. Aîné de tous les noms présents ici, Carl Loewe offre deux visages, le compositeur de salon fournissant aux demoiselles matière à roucoulades, avec sa délicieuse « Sylphide », la mélodie la plus ancienne du disque, mais aussi celui qui ose s’affranchir de la forme strophique pour tenter des choses plus audacieuses comme le très long « Der Nöck ». A côté des plus célèbres, on rencontre des figures depuis peu remises à l’honneur (Pfitzner, Hans Sommer, Max Reger) et des personnalités infiniment plus obscures, comme Hermann Reutter, le plus moderne bien que né en 1900, Harald Genzer ou Herman Zumpe. On retient notamment la personnalité du Norvégien Christian Sinding, le seul avec Loewe à bénéficier de deux mélodies (l’étonnant « Ich fürcht nicht Gespenster » et « Majnat »).

Dans toutes ces mélodies, Marlis Petersen expose les différentes facettes de son talent : voix tantôt légère et cristalline, tantôt plus inquiétante ou dramatique, tandis que le ton se fait espiègle et narquois dans le stupéfiant « Elfenlied » de Hugo Wolf, ou infiniment nostalgique dans le superbe « Und hat der Tag all seine Qual » de Zemlinsky. Espérons maintenant que le troisième volet viendra clore en apothéose ce trio de disques ; l’ambition affichée – l’exploration du monde intérieur – devrait laisser l’embarras du choix en matière de répertoire, à condition d’éviter une introspection trop exclusivement tourmentée.  

 

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