En quête d’idéal

Donizetti - Lucia di Lammermoor

Par Christophe Rizoud | mer 07 Janvier 2015 | Imprimer

S’il faut une version discographique de référence à Lucia di Lammermoor, celle gravée en 1961 par Decca et reprise aujourd’hui par le label Alto, possède tous les atouts pour rafler la mise. Qu’il s’agisse de la direction de John Pritchard, d’un équilibre souverain, ou des chanteurs réunis autour de Joan Sutherland, elle-même joyau incontestable de cet enregistrement. Les exégètes, nombreux à s’être penché sur la vocalité de l’héroïne donizettienne, s’accordent à trouver la Stupenda idéale dans un rôle que se disputent aujourd’hui encore sopranos légers et moins légers, les premières arguant d’une écriture haut-perchée riche en fioritures, les secondes se prévalant d’expression conformément au caractère romantique de la partition. Sutherland sut réconcilier les deux partis. La nature adamantine du timbre, l’agilité dans l’aigu et le suraigu n’excluent ni la puissance, ni la solidité des registres inférieurs, deux qualités indispensables pour que Lucia prenne corps. La technique, superlative, fait le reste. La finesse de l’ornementation, l’agilité – cette virtuosité avec laquelle la voix parcourt la gamme d’un seul trait, liée, légère, précise – la maîtrise des effets – ah, le battement délicat du trille dans « Regnava nel silenzio » ! – sont autant de raisons de placer cette Lucia sur le sommet de la pile.

Ces arguments, imparables pourtant, ne rallieront pas tous les suffrages. Lucia ici est certes belle, d’une beauté que l’on a dite lunaire pour en justifier la froideur. Mais la manière désincarnée d’envisager le rôle est-elle volontaire ? Parer l’interprétation d’adjectifs célestes n’est-il pas un moyen habile d’en masquer la placidité ? Peu importe la réponse. Le parti-pris fonctionne. Pour convaincre davantage, il lui aurait sans doute fallu un chef d’orchestre davantage épris de contrastes. La direction de John Pritchard est un modèle d’équilibre, écrivions-nous ; oui, mais au risque de paraitre conventionnelle. Question d’époque sans doute. La nôtre exige plus de théâtre pour tenir en haleine. A défaut, l’enregistrement est parsemé de bruitages d’un réalisme discutable : rumeurs avant la signature du contrat de mariage ou tonnerre fracassant dans la scène de Wolferag heureusement rétablie – la version est intégrale à quelques mesures près ; elle propose même en annexe l’air alternatif de Lucia, « Ancor non giunse… perchè non ho del vento » dont Joan Sutherland ne fait qu’une bouchée.

La vitalité dramatique n’irrigue pas davantage le chant de Robert Merrill, irréprochable au demeurant mais dépourvu de cette perversion qui rend Enrico mémorable. Cesare Siepi, lui-même, ne réussit pas à tirer Raimondo de sa raideur ecclésiastique. Seul animé de l’ardeur théâtrale nécessaire à la vigueur du drame, se détache Renato Cioni, ténor aujourd’hui injustement oublié bien qu’il ait été en 1964 à Londres Cavaradossi aux côtés de Maria Callas et Tito Gobbi, et la même année, Alfredo à Milan dans une Traviata dirigée par Herbert von Karajan. Ardeur ne signifie pas brutalité ou surenchère d’effets d’un goût discutable. Au contraire, Edgardo s’il est dessiné d’un trait affirmé, viril, ne se départ jamais de la noblesse inhérente à son rang. La voix sait naturellement brandir le fer dans les passages les plus héroïques mais aussi baisser la garde quand il convient de nuancer le propos. Le timbre est élégant, l’aigu aisé, l’accent sincère. A l’écoute de ce chant stylé, on comprend pourquoi Joan Sutherland avait voulu le ténor pour partenaire. A l’égal de la soprano mais d’une manière différente, il apparait ici idéal.

 

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