Pas une voix de casserole !

Dumesny, haute-contre de Lully

Par Clément Demeure | jeu 28 Novembre 2019 | Imprimer

Les disques d’hommage à de grands chanteurs du passé continuent de paraître à un rythme soutenu, et nous ne nous en plaignons pas tant nous y voyons une façon intéressante d’aborder un répertoire baroque souvent très marqué par la personnalité des artistes de la création. Encore faut-il se montrer à la hauteur !

Diplômé du Conservatoire royal de Bruxelles il y a sept ans seulement, Reinoud van Mechelen s’est rapidement imposé parmi les ténors les plus recherchés pour la tragédie lyrique. Les récitals de haute-contre n’ayant guère encombré les rayons des disquaires, il faut applaudir l’initiative d’Alpha, qui a donné sa chance au Belge pour évoquer la figure de Louis Gaulard Dumesny. Ce cuisinier au talent naturel délaissa les casseroles – la jaquette du disque y fait allusion – pour débuter tardivement à l’Académie royale de musique, en 1675, avant de briller dans les premiers rôles de 1682 à 1699. Formé par Lully, qui polit ses dons pour en faire un acteur et chanteur admirable, Dumesny crée et reprend longtemps les derniers opéras du Florentin avant de prêter ses talents à la génération qui cherche comment succéder à celui qui avait régné sans partage sur l’opéra français.

Il faut dire que Lully avait veillé à faire le vide autour de lui ; malgré cela, outre le grand Charpentier (représenté ici par sa Médée), de jeunes compositeurs ne tardent pas à se faire un nom, et le mélomane connaît aujourd’hui les Campra, Desmarest et Destouches qui ont fait évoluer la tragédie lyrique et porté un nouveau genre, l’opéra-ballet, jusqu’à l’avènement de Rameau. Ce n’est pas le moindre intérêt du disque que de faire découvrir d’inédites splendeurs organisées en quatre sections : les débuts avec Lully ; la mort de Lully et ses premiers successeurs ; la voie se libère ; et la fin de carrière de Dumesny. Une docte présentation de Benoît Dratwicki retrace le parcours du chanteur et tente d’en dresser le portrait, notamment vocal. En revanche, rien sur les œuvres ou les compositeurs du programme, sur lesquels on trouvera néanmoins facilement des informations en ligne. Si les textes chantés sont fournis, c’est bien inutile tant Reinoud van Mechelen les dit avec clarté. Son choix historicisant de prononcer des « eu » très fermés et surtout le son « oi » en « oué » pourra faire tiquer certaines oreilles. Quel que soit le choix de l’interprète, il faut surtout qu’il soit défendu avec éloquence, ce qui ne fait ici pas de doute : le ténor emporte pleinement l’adhésion par un timbre et un phrasé qui évitent toute évanescence maniériste. Tout coule avec un naturel et une poésie admirables, la voix ne faiblit ni dans le grave ni dans l’aigu (« Ma vertu cède au coup »), les scènes s’enchaînent et intéressent constamment : du grand art ! On admire d’autant plus l’interprète qu’il dirige lui-même le bel ensemble A Nocte Temporis, ce qui explique une parfaite osmose. Les couleurs sont chaudes, les phrasés souples et moelleux, tout au plus pourrait-on réclamer plus de pompe, de vigueur et de contrastes dans certains passages.

De ce passionnant parcours, que citer tant les beautés abondent ? L’amateur appréciera d’entendre de superbes Lully, dont les airs de Renaud et d’Amadis, et un rarissime extrait d’Achille et Polyxène (anxieux « Patrocle va combattre »), que le compositeur emporté la gangrène ne put terminer et qui fut achevé par Pascal Collasse (« Quand après un cruel tourment »). Remarquables aussi, les accents d’Hercule mourant dans l’Alcide de Marin Marais et Louis de Lully (fils de…). Les extraits de Thétis et Pélée et Énée et Lavinie de Collasse devraient suffire à défaire ce dernier de sa réputation de médiocre imitateur de Lully, et Desmarets brille dans la tragédie lyrique comme dans l’opéra-ballet (dont un air italien des Fêtes galantes). Gervais, dont l’Hypermestre a suscité récemment un bel enthousiasme, se contente ici de quelques airs de ballet, mais la rare Élisabeth Jacquet de la Guerre charme le temps d’un sensible « Amour, que sous tes lois ». Avec les deux sommeils magnifiques qui terminent le récital s’éteint la voix de Dumesny. Celle de Reinoud van Mechelen devrait résonner encore : il ambitionne de rendre hommage ensuite à Pierre de Jélyotte puis à Joseph Legros. On attend impatiemment la trilogie complète.

 

 

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