Dusapin tisse sa toile

Dusapin : Penthesilea (Cypres)

Par Alexandre Jamar | mar 01 Octobre 2019 | Imprimer

Pascal Dusapin doit être un homme comblé. Alors que l’on crée son Macbeth Underworld en ce moment à Bruxelles, c’est l’enregistrement de son précédent ouvrage lyrique qui vient de sortir de chez le label belge Cypres. Penthesilea était également une aventure bruxelloise, puisqu’il s’agit ici de l’enregistrement de la première production, à la Monnaie en 2015.

A l’image de ses autres propositions scéniques, Dusapin reprend un mythe ancien (celui de la relation entre Penthésilée et Achille, revue et corrigée par Kleist) afin d’en proposer une relecture plus contemporaine. Le fort beau livret est le fruit d’une collaboration entre le compositeur et la dramaturge allemande Beate Haeckl. Ici, la violence terrifiante de la guerre alterne volontiers avec une certaine tendresse chez les personnages principaux. Leurs pulsions amoureuses et destructrices coexistent en permanence dans un monde à la fois juste et cruel.

Avec sept solos d’orchestre, huit opéras et des concertos à n’en plus finir, Dusapin a su se forger une incomparable science de l’orchestre. Des longues plages solistes aux tuttis violents, c’est un fantastique paysage sonore qui se déploie sous nos oreilles. Le langage harmonique sensuel et obsessionnel (hérité de Janaček) est orchestré en nappes sombres et suaves, percées de saillies rythmiques savamment disposées en fonction du texte. On regrette simplement une prosodie allant assez souvent contre l’accent, qui laisse poindre un allemand parfois franchouillard, même chez les muttersprachler que sont Georg Nigl ou Natascha Petrinsky. 

Le défi de ce disque était probablement de capturer la grande violence du spectacle (la mise en scène de Pierre Audi y était pour quelque chose), sans sombrer dans un expressionnisme facile. En ce sens, la partie masculine du casting s’en sort à merveille. Georg Nigl n’en est pas à sa première collaboration avec Dusapin (O Mensch, Passion, Faustus…). Il défend son rôle avec une hargne stupéfiante, et un engagement vocal continu. Même si son rôle est plus en retrait, Werner van Mechelen ne démérite pas du tout en Ulysse, brossant le portrait vocal d’un personnage profondément humain.

Côté femmes, le bilan est plus mitigé. Eve-Maud Hubeaux tire son épingle du jeu avec une Prêtresse pétrie de noblesse, qui ne cède jamais aux facilités du cri. De Marisol Montalvo, on ne retient plus grand chose, tant la voix a été usée à coups de Pli et de Lulu. Enfin, la performance de Natascha Petrinsky est à nuancer. On imagine volontiers que la prestation scénique doit être irréprochable, mais, privés du visuel, il faut avouer que le haut médium et les aigus ne sont plus ce qu’ils ont été. Heureusement, son interprétation incandescente de Penthesilea rachète ce petit manque vocal.

On sent le chœur de la Monnaie sur la réserve ce soir là : la partition est connue, et livrée avec succès, mais plus d’engagement n’aurait certainement pas été de trop. L’orchestre de la Monnaie tire le meilleur de la sombre pâte orchestrale qui innerve tout l’ouvrage (on salue en particulier le travail des cuivres). Franck Ollu règne en maître sur la fantastique architecture sonore, et nous rappelle que cet opéra doit avant tout son succès à la fantastique toile instrumentale tissée par Dusapin.

 

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