Etre et avoir été

Dutilleux, Mélodies, intégrale et inédits

Par Laurent Bury | lun 28 Mars 2016 | Imprimer

On ne peut pas, selon le dicton. On ne peut pas avoir mené pendant près de quatre décennies une carrière internationale, émaillée de créations prestigieuses, et être encore un artiste en pleine possession de ses moyens. On ne peut pas avoir brillamment défendu la mélodie française pendant des années et en porter encore les couleurs avec autant d’éclat. La première plage du disque Dutilleux enregistré l’été dernier par François Le Roux en fait la cruelle démonstration : dans « Regards sur l’infini », un tempo très mesuré et la nuance forte exposent l’inévitable usure d’une voix, à tel point que le baryton donnerait à Julien Clerc des leçons de chevrotement. Et l’on se prépare à souffrir, dans la crainte que l’ensemble du disque soit du même tonneau. Heureusement, tout s’arrange dès la deuxième plage, et les tensions ne se produisent plus qu’aux brefs instants où la voix est sollicitée au-delà de ses moyens actuels, comme lors des longues notes tenues, par exemple. Mais quelle idée, alors, d’avoir placé en ouverture du récital la première de ces Cinq mélodies, alors qu’à peu près dans toutes les autres plages du disque, l’extrême intelligence du diseur et la sensibilité incontestable de l’interprète l’emportent et font passer les menues difficultés d’ordre purement vocal ! A savourer sans retenue, en revanche, les commentaires érudits du chanteur dans le livret d'accompagnement.

On ne s’amusera donc pas à comparer le timbre et les moyens actuels de François Le Roux avec ceux de Vincent Le Texier, interprètes des mêmes mélodies sur un disque récemment chroniqué. Par ailleurs, là où celui qui est actuellement Golaud sur bien des scènes était accompagné par un orchestre, l’ex-Pelléas de sa génération est soutenu par le piano d’Olivier Godin, dont le jeu tantôt percussif, tantôt caressant met bien en relief la modernité de l’écriture du jeune Dutilleux, peut-être plus immédiatement perceptible qu’avec l’orchestre. Pour les poèmes de Jean Cassou, notamment, la version piano semble moins datée que certaines orchestrations.

Appartenant à une autre génération, la soprano Valérie Condoluci n’a évidemment pas les mêmes problèmes vocaux que François Le Roux, même si elle n’a pas non plus ses affinités extrêmes avec le genre de la mélodie française. Sa participation à ce disque se borne à trois œuvres explicitement prévues pour une voix féminine : l’une des toutes premières composition de Dutilleux, « Barque d’or », partition ruisselant d’un orientalisme ravélien ; la « Chanson de la Déportée » de 1945 ; et la page la plus récente, « San Francisco Night » (1963), que Dawn Upshaw remit à l’honneur en 1999.

En complément de programme, on trouvera, éclatées en trois blocs, les six pièces brèves pour piano seul, réunies par Dutilleux dans Au gré des ondes, titre en forme de jeu de mots puisqu’il s’agissait de fonds sonores composés pour les ondes de la radiodiffusion française. A l’écoute de ces pages sans prétention, on s’étonne qu’elles aient valu à Anne Queffélec une brouille avec le compositeur qui, en 1996, crut devoir lui interdire de les enregistrer…

 

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