Fallait, fallait pas

Le Portrait de Manon

Par Laurent Bury | jeu 28 Mars 2013 | Imprimer

Pour sa dernière parution, le label Opera Rara a été singulièrement bien inspiré de poser ses micros au Linbury Studio du Royal Opera House alors que les jeunes chanteurs débutants du Jette Parker Young Artists Programme y donnaient leur spectacle annuel. Directeur artistique dudit programme, David Gowland avait depuis longtemps envie de monter Le Portrait de Manon, ravissante œuvrette de 45 minutes composée par Massenet dix ans après le succès de Manon. Comme il n’en existait jusqu’ici aucun enregistrement officiel, on ne pouvait que se réjouir à la perspective de voir sortir ce disque. Se posait néanmoins la question de l’adéquation des interprètes avec une partition sans doute mineure, mais qui exige d’être traitée avec délicatesse, en maîtrisant un style aujourd’hui largement perdu. On pouvait aussi s’alarmer au vu de la distribution résolument internationale réunie pour l’occasion. Sur le plan de la diction, d’énormes efforts ont été accomplis, avec des résultats inégaux mais appréciables.

Peut-être paradoxalement, l’interprète qui pratique le mieux notre langue est celui qui n’est pas originaire d’un pays européen. Incarnant un personnage créé par le grand baryton Lucien Fugère, pour qui Massenet devait écrire bien des rôles, le Chinois ZhengZhong Zhou frappe d’emblée l’auditeur par sa noblesse d’accents et par la dignité qu’il met à camper un Des Grieux mûri mais encore tourmenté : sans doute a-t-il beaucoup écouté Ernest Blanc, comme on le soupçonne en l’entendant chanter le superbe monologue introductif auquel Massenet entrelace avec une habileté diabolique de nombreuses réminiscences de Manon. Les différents passages déclamés en mélodrame par-dessus la musique constituent une difficulté supplémentaire pour des interprètes étrangers : à l’inverse de ce qui est souvent le cas, le français parlé du ténor argentin Pablo Bemsch est meilleur que son français chanté, comme si son émission l’obligeait à déformer les sonorités. Comme dans Une Education manquée de Chabrier, partition contemporaine du Portrait de Manon, une soprano et une mezzo en travesti s’unissent en un délicieux duo qui annonce les réussites ultérieures de Cendrillon (1899) et de Chérubin (1905). La soprano portugaise Susana Gaspar et la mezzo polonaise Hanna Hipp brillent l’une par ses coloratures, l’autre par sa fougue, mais l’on remarque des syllabes nasales un peu trop nasalisées chez la seconde, pas assez chez la première (« grand-mère » prononcé comme « grammaire »). Loin du studio, la captation sur le vif confrère à l’interprétation une vivacité appréciable.

Opera Rara a fort bien fait de capter ce Portrait de Manon ; fallait-il en revanche publier également la deuxième partie de cette soirée ? Sur le papier, on pouvait déjà s’étonner du rapprochement de deux œuvres que tout semble opposer. Nous ne pouvons évidemment pas ici juger de l’opportunité de porter les Nuits d’été à la scène, qui peut laisser sceptique. Même si David Gowland estime que « l’orchestration et le langage sont les mêmes », le chef-d’œuvre de Berlioz n’a rien en commun avec le lever-de-rideau de Massenet, et exige de ses interprètes de tout autres qualités. Et même s’il n’existe pas tant d’enregistrements qui respectent les différentes tessitures initialement voulues par le compositeur pour les six poèmes de Théophile Gautier, cela ne suffit pas à justifier l’entreprise. Premier regret : le meilleur élément remarqué chez Massenet, ZhengZhong Zhou, n’a rien à chanter chez Berlioz. Dans la Villanelle, son confrère Pablo Bemsch s’époumone et ne peut offrir qu’un chant débraillé, aux piani détimbrés, courant toujours après l’orchestre ; le style n’y est pas, et son interprétation est dénue de toute fraîcheur. « Au cimetière » est moins catastrophique, mais le ténor ne semble guère plus à l’aise. Avec les dames, les choses s’arrangent : la prestation d’Hanna Hipp dans « Le Spectre de la rose » et dans « Sur les lagunes » renferme une belle émotion, malgré les quelques réserves déjà formulées sur son articulation (dont quelques e superflus). Dans un français quasi parfait, Susana Gaspar livre une « Absence » éthérée ; c’est une option tout à fait défendable, mais on peut préférer une voix plus opulente, surtout pour « L’Ile inconnue », qui sollicite tous ses moyens et exige une ampleur que la soprano portugaise n’a pas tout à fait. N’aurait-il pas été plus cohérent de choisir pour conclure un bouquet des plus belles mélodies de Massenet, plus adaptées aux capacités de ces jeunes chanteurs ?

 

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