Ils ont tous gagné !

Fauré et ses poètes

Par Laurent Bury | mar 14 Janvier 2020 | Imprimer

Avec Fauré, c’est un peu comme jadis à l’Ecole des Fans, quand Jacques Martin annonçait aux enfants : « Vous avez tous gagné ! » Les poètes, qu’ils soient les plus inspirés de la langue française ou les plus modestes écrivaillons, se retrouvent tous gagnants à la fin, tant le compositeur avait l’art de transcender les vers les plus banals pour en tirer des mélodies immortelles.

Alors que d’autres auront choisi de composer un récital en ne retenant que les plus grands, les Verlaine ou les Baudelaire, Fauré et les poètes accordent une place égale à tous ceux que l’auteur de La Bonne Chanson a mis en musique, et montre ainsi que l’ont peut aussi créer des chefs-d’œuvre à partir de textes sans relief particulier.

Bien sûr, les très grands sont là : un soupçon de Victor Hugo pour ouvrir le programme, un rien de Baudelaire ensuite, une pincée de Verlaine plus loin. Mais sur la quinzaine d’auteurs réunis, il y aussi les poètes un peu démodés, ceux qui ont eu leur heure de gloire sous la Troisième République, mais que l’on n’apprend plus jamais dans les écoles, les Leconte de Lisle, Sully-Prudhomme, Albert Samain… Il y a ceux qu’on connaît mieux pour leur prose, comme Villiers de l’Isle-Adam. Ceux qui ont mauvaise presse, comme Armand Silvestre, fournisseur de poèmes insipides pour mélodies de Massenet. Ceux sur qui on aimerait en savoir davantage, comme Romain Bussine, auteur d’ « Après un rêve » et personnage intéressant pour d’autres raisons, semble-t-il. Il y a l’unique femme de cette sélection, Marie Closset, et encore, elle publiait sous le pseudonyme de Jean Dominique.

Ils sont tous ici transfigurés par l’art de Fauré. Et cet art de Fauré est lui-même admirablement servi par Marc Mauillon. Qui aurait cru, il y a dix ans, que ce jeune baryton partagé entre le baroque et le contemporain en viendrait à incarner un incroyable Pelléas, et à chanter la mélodie française ? Pourtant, il est somme toute assez logique qu’un tel diseur se mette au service du genre qui cherche lui aussi à servir les textes avant tout. Avec ce timbre qui est si peu celui d’un chanteur d’opéra tel qu’on se le représente le plus souvent, cette voix qui paraît aller de soi, on aurait pu le deviner prédestiné à interpréter des pages destinées à une écoute, mais qui sortent ici de la tiédeur de serre des salons parisiens pour acquérir la limpidité de chansons populaires ou même de variété. Il y a pourtant là tout le soutien nécessaire, l’appui qu’une voix lyrique doit trouver dans le corps, mais la facilité de l’émission et le naturel de l’élocution évoquent parfois irrésistiblement une comédie musicale à la Michel Legrand. La jeunesse et la fraîcheur du timbre pourra déconcerter les mélomanes habitués à des voix plus opulentes, au vibrato plus opératique ; personne ne pourra contester la validité de cette approche, tant elle convient au répertoire abordé.

Ce programme chronologique est soutenu avec un art tout aussi naturel par Anne Le Bozec, dont le piano volubile, jamais pesant, en accord avec la simplicité du chant, est toujours vecteur d’émotion. Merci à tous les deux de ne faire redécouvrir les plus célèbres mélodies de Fauré, et de nous inviter à prêter une attention nouvelle à des partitions un peu moins fréquentées. Avec, comme un clin d’œil au milieu de tous ces poètes du XIXe siècle, Molière et la sérénade qu’un élève du Maître de musique compose au début du Bourgeois gentilhomme, renvoi à cet univers baroque qui reste le principal port d’attache de Marc Mauillon.

 

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