Bonbon Napoléon

Giulietta e Romeo - Zingarelli (extraits)

Par Dominique Joucken | dim 24 Octobre 2021 | Imprimer
« A l'opéra, il faut jeter l'argent par les fenêtres pour le faire rentrer par les portes. » Ce bon mot n'est ni du Docteur Véron ni de Gerard Mortier, mais de Napoléon Ier. On a tendance à l'oublier, mais l'Empereur des Français ne fut pas uniquement un conquérant sans pareil. Il tenait les arts en haute estime, et assistait régulièrement à des représentations d'opéra. Sa préférence allait très nettement vers le répertoire italien, et la virtuosité vocale avait le don de tirer des pleurs au général qui revenait de ses batailles encore couvert de poussière et sentant la poudre.
 
S'il est sans doute hasardeux d'affirmer que le Giulietta e Romeo de Zingarelli fut son opéra préféré, il n'est pas moins vrai que l'œuvre, datée de 1796, a durablement marqué le jeune général. Il venait de conquérir Milan et vit une représentation à la Scala qui le mit en transe, au point qu'il fit de la contralto Giuseppina Grassini sa maîtresse et la ramena en France. Après moult péripéties, Grassini finit par devenir la maîtresse de Wellington et s'éteignit dans un oubli quasi total en 1850. Ce seul sujet vaudrait déjà un opéra.
 
La musique de Zingarelli, si elle n'est pas exempte d'un certain académisme, est toujours élégante et offre un point d'équilibre entre la virtuosité héritée du baroque et la suprématie mélodique qui s'imposait petit à petit, dans le sillage des travaux de Mozart et de Haydn. Elle a aussi une fragilité qui la rend très touchante, et ces débuts de morceaux avec leur ritournelle instrumentale comme énoncée timidement, qui se poursuivent de façon de plus en plus affirmée jusqu'à déboucher sur de longues envolées de lyrisme évoquent déjà Bellini, lequel n'était autre que le meilleur élève de Zingarelli. A ce titre, il aurait été intéressant de savoir de quelle manière Zingarelli écrivait ses récitatifs, mais l'enregistrement se devant de tenir sur un seul CD, seuls les airs et les ensembles ont été gravés.
 
Malgré les mérites intrinsèques de la musique, c'est surtout Crescentini qui fit beaucoup pour la renommée de Giulietta e Romeo, et la postérité de Zingarelli. Le castrat supervisa l'écriture de l'œuvre, s'assurant que le rôle de Romeo correspondait parfaitement à ses capacités vocales, et les triomphes les plus mémorables de sa carrière lui furent gagnés grâce à l'opéra de Zingarelli. Crescentini fut d'ailleurs un des derniers grands castrats italiens à mener une carrière scénique, et sa mort, en 1846, peut être considérée comme le point final d'une époque.
 
Un nouvel enregistrement met une pression maximale sur les épaules du contre-ténor. Celui-ci sera-t-il capable de nous faire revivre les grandes heures de l'œuvre, dont Stendhal assurait qu'elle tirait des larmes aux plus endurcis ? Franco Fagioli semble d'abord impressionné par l'enjeu. Le souffle apparaît un peu court, et les passages de registres sont audibles. Les choses s'arrangent rapidement : dès « Oh cari accenti », Fagioli respire et peut dérouler ses sortilèges, confirmant qu'en 2021 il est un des chanteurs les plus séduisants dans sa tessiture. Briller seul n'est pas suffisant dans une  comme celle-là. Romeo doit pouvoir s'effacer par moment, et apparier sa voix à celle de Juliette, ce que Fagioli fait avec tellement de talent que les duos avec Adèle Charvet donnent à certains moments l'impression d'être dits d'une seule voix. Dans d'autres passages, il fournit un contrepoint des plus délicats, véritable écrin où vient se lover la voix de la mezzo, laquelle combine divinement langueur (de l'amante) et ingénuité (de la jeune fille de seize ans). Philippe Talbot fait vivre les rôle de Teobaldo et Everardo, ce qui n'était pas a priori évident tant le couple des amants de Vérone a focalisé l'attention du librettiste et du compositeur. Il le fait en jouant la carte de la vaillance et de l'héroïsme, bien en opposition avec la veine élégiaque privilégiée par le tandem Charvet-Fagioli. Si ce n'est un aigu obtenu « à l'arrache » dans l'air « La dai regni dell'ombre », le pari est tenu jusqu'au bout, et les personnages existent.
 
Les chœurs  de l'opéra de Versailles viennent mettre leur grain de sel dans des finals d'acte qui ne manquent pas d'envergure, et le tableau serait parfait si on n'avouait un goût de trop peu en ce qui concerne la direction de Stefan Pliewnak. Certes, l'Orchestre de l'opéra royal est impeccable de netteté, d'une précision et d'une vie confondantes. Tout est travaillé au scalpel, et les instrumentistes maitrisent la partition comme les Wiener Philharmoniker lorsqu'ils jouent Beethoven. Les préceptes de l'interprétation « historiquement informée » sont suivis scrupuleusement, pas ou peu de vibrato, un étagement des plans sonores, des tempi vifs et peu de rubato. Justement, c'est peut-être dans cette fidélité spartiate que se niche une légère frustration. L'œuvre aurait sans doute gagné à plus d'abandon, à un accompagnement qui sonne avec davantage de moelleux. Plutôt que le stylet, le pinceau aurait mieux convenu.
 
A noter que l'enregistrement est complété par une captation vidéo. Le spectacle d'une salle presque vide de public évoque cependant trop de mauvais souvenirs pour qu'on recommande son visionnage.
 

 

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