Herculéen

Ercole sul Termodonte

Par Christophe Rizoud | sam 11 Décembre 2010 | Imprimer
Ercole sul Termodonte recomposé par Fabio Biondi est-il conforme au dramma per musica qui triompha en 1723 à Rome, révélant dans la Cité Papale un jeune compositeur de 45 ans : Antonio Vivaldi ? Vraisemblablement pas, bien que le fondateur d’Europa Galante, assisté de l’indispensable Frédéric Délémea, ait réalisé un travail musicologique d’orfèvre. Dispersés par le temps, les éléments de la partition ont été retrouvés et reclassés autant que possible à partir du livret original, conservé lui dans son intégralité. Pour reconstituer le puzzle, nos deux hommes ont dû écumer les bibliothèques de Paris, Munster et Turin et, en l’absence de manuscrits, faire appel à toute leur science – et parfois leur imagination – pour réinventer les fragments définitivement perdus de l’ouvrage. Le résultat est éblouissant. Voulu par Vivaldi comme une « bande-annonce de son savoir-faire lyrique », Ercole sul Termodonte s’avère un véritable chef-d’œuvre. Sur un scénario qui ne se démarque pas de ceux en usage à l’époque (un badinage amoureux autour du huitième des travaux d'Hercule), le dramma per musica s'écoule, preste, sans qu’un seul temps mort n’en vienne ralentir le rythme. La fastidieuse alternance d'airs et de récitatifs, qui souvent alourdit la narration des opéras baroques, est évitée. Le découpage des numéros, 76 au total en 2 CD, parle de lui-même : les scènes se succèdent, rapides, dans une invention orchestrale et un jaillissement mélodique permanents.
 
Cette efficacité dramatique, on la doit à Antonio Vivaldi mais aussi à Fabio Biondi, restaurateur de partitions et peut-être encore plus directeur musical d’une œuvre qu’il s’approprie jusque dans les moindres détails. De la même façon que Flaubert affirmait « Madame Bovary, c’est moi », on pourrait d’ailleurs à l’écoute de cet enregistrement dire « Ercole, c’est Fabio Biondi ». Les sonorités épanouies de son ensemble Europa Galante, ce récit vigoureux que l’on suit haletant, c’est lui. La sonnerie de trompettes qui accompagne, brillante, l’arrivée d’Ercole (qu’il a entièrement réécrite tout comme la totalité des récitatifs), les arabesques amoureuses qu’il dessine au violon dans « Amato, ben » (l’un des airs les plus beaux de tout le répertoire vivaldien), les variations qui renouvellent le propos des arie da capo, c’est lui. La dynamique, les contrastes, la richesse des intentions, une grande partie de ce qui dans Ercole séduit, nous le devons à Fabio Biondi.
 
Jusqu’aux chanteurs, les meilleurs dans leur catégorie, qui sous son influence se surpassent. Philippe Jaroussky (Alceste) que son Caldara in Vienna présentait sous un jour parfois violacé renoue avec la verve enchanteresse qu’on lui connaît, tour à tour virtuose (« Sento con qual diletto ») ou élégiaque (« quella belta ») mais à chaque fois envoûtant.
Vivica Genaux sur scène nous avait semblé un peu dépassée par le rôle d’Antiope1 ; elle est ici métamorphosée : une présence royale, un ton impérieux qui irrigue le plus sec des récitatifs… Le son même semble moins nasal que d’autres fois. A son tableau de chasse, plusieurs trophées dont un « Scendero, volero, gridero » supersonique qu’elle s’offre le luxe de varier.
Teseo magnifique, Romina Basso confirme la séduction d’un timbre qui, par son velours sombre, frôle le contralto. Quatre airs, parmi les plus intenses de la partition aident à tracer le portrait d’un des héros les plus attachants du répertoire vivalidien.
En belcantiste aguerrie, Joyce DiDonato se régale aussi d’une écriture qui fait valoir l’étendue de sa technique. Son personnage d’Ippolita est l’un des mieux servis par la partition. Elle en fait briller tous les aspects, des plus spectaculaires (les changements de registre de « Da due venti ») aux plus délicates (les broderies de « Onde chiare che sussurate »).
Rien à reprocher non plus à des seconds rôles de luxe : Diana Damrau (dont le chant plus plastique qu’expressif, se satisfait du rôle de Martesia, l’oie blanche de l’histoire) ; Patrizia Ciofi, toujours captivante, quel que soit le défi à relever (Ici, Orizia, une guerrière farouche à laquelle Vivaldi demande l’impossible, notamment une attaque sur un si aigu dans « Caderò, ma sopra il vinto ») ; Topi Lehtipuu (qui n’a qu’un seul air – l’énergique « Tender lacci egli pretese » - mais dont le timbre amer convient tout à fait au personnage belliqueux de Telamone).
Enfin, de cette galerie flamboyante se détache, surprenante, la figure d’Ercole. Surprenante car le héros de l’opéra est interprété par Rolando Villazon dont la présence, sur le papier, nous semblait relever davantage d’impératifs commerciaux que d’une réelle volonté artistique. Erreur : cette voix romantique est en fait la plus baroque de toutes, au sens étymologique du terme : extravagante, imprévue… Passé le premier effet de surprise – un mordant, une vigueur insolites dans ce répertoire – on découvre que le chanteur évolue avec aisance dans une tessiture qui, si elle est large, sollicite d’abord le medium. Autre motif d’étonnement : la capacité à vocaliser, une souplesse qui n’est pas la première des qualités attendues chez un ténor romantique et que l’écriture vivaldienne met en valeur. Toutes les embuches de « Non fia della vittoria », un air aussi impétueux qu’impitoyable, sont surmontées y compris lors de la reprise glorieusement ornée. Ici comme tout au long de l’ouvrage, la richesse des couleurs, la bravoure, la démesure sont bien celles d’un fils de Jupiter. Une filiation qui appelle naturellement l’adjectif que l’on cherchait pour qualifier cet enregistrement : divin.
 
Christophe Rizoud
 
1 Cf. notre compte-rendu

 

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