Nous avons fait un beau voyage (de la Hongrie au monde germanique)

Homelands, vol. 1

Par Yvan Beuvard | mer 31 Mars 2021 | Imprimer

Homelands ? Patries ? Les XIXe et XXe siècles ont connu des aspirations nationales, aux conséquences funestes que l’on sait. Mais ils ont aussi donné une vie nouvelle aux répertoires traditionnels que les compositeurs ont illustrés ou enrichis pour les ensembles vocaux dont ils disposaient. L’œuvre qui ferme le récital, An die Heimat, premier des trois quatuors vocaux de l’opus 64 de Brahms, en est une illustration majeure, rarement enregistré, à la différence du célèbre In stiller Nacht, et de Dort in der Weiden (des Deutsche Volkslieder), dont c'est évidemment la déclinaison pour chœur à quatre voix mixtes que nous écoutons.

Cet enregistrement constitue la première étape d’un passionnant voyage qui nous promet bien des découvertes au cœur du riche répertoire polyphonique des deux derniers siècles, « né de l’union entre un art populaire et savant ». Aujourd’hui, Cythera nous emmène de la Hongrie au monde germanique et nous promet quatre autres excursions.

Le programme en est riche et cohérent. Kodály soutint sa thèse sur la chanson populaire hongroise en 1906. On sait la rigueur et la passion qui l’animèrent toute sa vie, avec Bartók, dans cette mission de collectage dont ils furent des plus ardents pionniers. L’enregistrement leur rend le plus bel hommage. Les trois tableaux de la région de Matra sont autant de bonheurs. Le chœur est brillant, vigoureux comme tendre, coloré à souhait. Le finale, enjoué, est irrésistible. Du grand Kodály par des interprètes inspirés. De Bartók, deux recueils, le premier a cappella (Quatre chants populaires hongrois, Sz 93) le second avec piano (Quatre chants populaires slovaques, Sz 70). Que ce soit dans la fusion mélismatique des voix (la lamentation qui ouvre le premier recueil), dans la belle polyphonie modale qui va s’amplifiant dans la deuxième pièce, dans la vigueur joyeuse, comme dans l’entrain et la légèreté de la dernière, le style de Bartók est illustré avec maestria. Lorsque Marie Vermeulin s’ajoute pour le recueil suivant, bien connu, c’est une voix supplémentaire, complice, qui fusionne avec le chœur plus qu’un accompagnement. L’interprétation qui nous est offerte est appelée à faire référence.

Ecrits à l’origine pour deux voix et piano par un Dvořák qui émerveilla Brahms de ses chœurs, les Six duos moraves se muèrent en une série de chœurs avec piano sous la plume de Janáček. Syllabiques, homophones, souriants, contrastés, dansants, avec un piano ductile, ces petits bijoux sont savoureux et donnent envie de se joindre aux interprètes. De Schönberg, ces trois chants populaires de l’opus 49 sont des raretés, qui nous rappellent qu’à côté des Gurrelieder ou du Survivant de Varsovie, les œuvres chorales plus modestes sont nombreuses. Ecrites pour un chœur universitaire, ces trois pièces s’inscrivent dans la tradition germanique, parfaitement tonales. Les harmonisations, traditionnelles du premier chœur sont pleinement réussies. On retiendra « Es gingen zwei Gespielen gut » dont les contrepoints ouvragés se renouvellent pour illustrer chacune des six strophes. La mélancolie qui empreint le dernier est remarquablement traduite.

Quant aux trois pièces de Brahms qui concluent, c’est peu dire la joie que l’on ressent à retrouver les deux premières, avec leur fraîcheur et leur émotion. Dort in den Weiden fut écrit pour quatre solistes et piano, leur élargissement leur confère une densité et une rondeur bienvenues.

Pouvions-nous trouver meilleur guide pour ce grand voyage que Mihaly Zeke ? Parfait européen, né à Londres, formé à Budapest et en Grèce, puis à Stuttgart auprès de Helmuth Rilling puis Frieder Bernius, exerçant ses talents sur tout le continent, c’est un musicien complet, accompagnateur, chef de chœur, chef lyrique, il faut absolument découvrir son dernier enregistrement. La perfection est au rendez-vous : musicale d’abord, phonétique ensuite, car le souci d’intelligibilité et de couleur de chacune des langues est constant. Son chœur européen, succédant à Arsys qu’il porta à son plus haut niveau, est un modèle d’équilibre, d’homogénéité et d’entente. La conduite et le soutien de la ligne forcent l’admiration. Quant à Marie Vermeulin, aussi discrète que Mihaly Zeke, sa familiarité aux œuvres de notre temps est connue, et elle confirme ici tous ses talents : le piano n’accompagne pas mais se mêle intimement aux voix, partenaire à part entière, pour notre ravissement.

 

 

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