Leo le sérénissime

I due Foscari

Par Cédric Manuel | ven 09 Août 2019 | Imprimer

Je l’avoue sans ambages : parmi les partitions de jeunesse, ces fameuses « années de galère » que Verdi décrivait comme à son habitude avec force dramatisation, j’ai un vrai faible pour I due Foscari, œuvre ramassée (moins de deux heures), à l’intrigue pas plus absurde que d’autres ouvrages lyriques du moment – et des bien plus célèbres et aux idées musicales tout à fait séduisantes pour ne pas dire remarquables. Même s’il conserve une structure très classique, le jeune compositeur (à peine 31 ans au moment de la création) n’y a pas encore trouvé toutes les clés de son génie, mais beaucoup est déjà en place : l’urgence et la tension dramatiques comme les profils de ses personnages. Telles ces merveilleuses phrases qui caractérisent les trois principaux, dans l’ordre de leur apparition : le beau thème désabusé, à la clarinette accompagnée par les cordes, qu’on entend dès le prélude, de l’infortuné Jacopo Foscari ; le tourbillonnant allegro agitato aux cordes, remplies de la détermination désespérée de Lucrezia et enfin l’admirable introduction aux violoncelles, pleine de nostalgie et de tendresse, pour le vieux Foscari, doge à l’autorité fanée et au trône chancelant. Contrairement à une légende tenace, la première de cet opéra, prévue d’abord à Venise – qui n’a pas voulu d’une œuvre montrant le Conseil des Dix sous son plus mauvais jour puis réalisée à Rome, n’a pas été un four absolu mais un peu plus qu’un succès d’estime. L’œuvre traîne pourtant une réputation de statisme dramatique qui n’a pas contribué à la diffuser dans les théâtres. Elle connaît cependant un renouveau ces dernières années. Voici donc un disque très recommandable, dont la distribution n’atteint pas les sommets de celle réunie par Philips autour d’un plus terne Lamberto Gardelli dans les années 70, mais qui constitue une excellente version moderne de cet opéra trop méconnu et qui ne déparera certainement pas dans votre discothèque. D’autant qu’il ne nous est pas si souvent donné, ces derniers temps, d’entendre une œuvre si rare dans d’aussi bonnes conditions techniques alors même qu’il s’agit de captations de concert. 

Il faut dire qu’elle contient un rôle en or pour les barytons verdiens, et les plus grands ne l’ont pas négligé, de Cappuccilli à Bruson, sans parler, plus récemment, d’autres légendes du chant dont on peut davantage douter de la tessiture pour ce rôle. Ces dernières années, Leo Nucci s’est imposé comme le plus marquant de tous les Francesco Foscari, qu’il chante depuis longtemps un peu partout dans le monde. Nul besoin de souligner la remarquable longévité du baryton, qui avait 76 ans au moment des concerts qui ont servi de base à cet enregistrement. 

Ce n’est pas faire injure à ce monument de l’art lyrique que de dire que son doge accuse quelques moments de faiblesse lors de cette série de concerts. On peut relever ici ou là un léger engorgement, des aigus parfois très tendus, un souffle un peu plus court, des graves moins stables et une voix qui bouge un peu plus. Mais impossible de ne pas, dans le même temps, en admirer la technique vocale, le cantabile, cette intelligence du chant, de sa ligne et de sa respiration et cette lisibilité qui font particulièrement mouche dans les airs où il est attendu, et en premier lieu le poignant « O vecchio cor, che batti ». Il en va de même dans une scène finale très convaincante, dans laquelle le baryton se permet un suraigu qui ne figure a priori pas sur la partition et qu'il n'aurait sans doute pas osé avec un Muti, mais qui n’en reste pas moins remarquable lors des déchirants « rendetemi il figlio ». En somme, l’art de Nucci est de transformer ses quelques faiblesses en forces pour mieux caractériser ce doge au soir de son règne (le vrai Francesco Foscari est mort à 84 ans). Remarquable sur scène, il y réussit même au disque et une fois de plus, il nous bluffe. Chapeau bas.

Les autres interprètes réunis ici l’entourent non sans talent. Le Jacopo Foscari du ténor Ivan Magrì, en particulier, est solaire, passionnant. Ce jeune artiste, déjà entendu sur plusieurs scènes – votre serviteur l’avait ainsi beaucoup apprécié en duc de Mantoue à Rome voici quelques années rappellera à ceux qui ont l’enregistrement de Philips dans l’oreille quelques intonations de l’admirable José Carreras dans le même rôle. On admirera notamment ses aigus, son sens des nuances, ses emportements fiévreux, le tout servi par un timbre des plus séduisants. Nul doute qu’on reparlera vite de lui.

La Lucrezia de Guanqun Yu peut paraître plus monolithique – bien qu’elle connaisse parfaitement le rôle – mais on n’en admire pas moins la tenue de la ligne et la jolie clarté du timbre, peut-être un peu léger ou un peu sage pour un rôle de cette nature, où l’interprète est censée être une révoltée toujours sur la brèche – on sait ce qu’en fait une Tatiana Serjan par exemple. Mais on se laisse séduire bien volontiers par un chant plein de fraîcheur, jusque dans sa cabalette « Più non vive », pleine de vocalises belcantistes. Les duos qu’elle réalise avec ses deux principaux partenaires sont de ce point de vue particulièrement réussis, en particulier dans la scène de la prison, au deuxième acte. 

Les comprimari ne déméritent pas, en particulier le Loredano de Miklós Sebestyén qui n’a cependant pas la noirceur du personnage –il est vrai à peine esquissé- sans faire d’ombre aux trois principaux interprètes.

Le chœur de la radio bavaroise, dont on connaît le niveau d’excellence, ne déçoit certes pas dans ses rares interventions, pour lesquelles il faut bien dire que Verdi n’a pas écrit les meilleures pages de l’ouvrage, même s'il réserve aux voix d'hommes un des leitmotiv de la partition. 

L’orchestre de la radio de Munich n’est certes pas le plus prestigieux des deux orchestres de la radio bavaroise. Il n’en possède pas moins d’excellents instrumentistes et c’est bien sur eux que s’appuie un très bon Ivan Repušić, jeune chef croate qui a pris les rênes de cet orchestre à la suite d’Ulf Shirmer en 2017. Dans cette partition aux beaux moments d’orchestre, Verdi a privilégié l’intimisme, avec, notamment, des pages remarquables pour les pupitres de violoncelle ou les bois. On admire les couleurs instrumentales dans ces moments contemplatifs, comme dans les ensembles, où il sait être très présent et très expressif sans jamais couvrir les interprètes. Le chef donne à l’ensemble une certaine solennité, qui disparaît à peine lors de la joyeuse barcarolle qui ouvre l’acte III dans un allegro brillante, qui l’est en effet. Mais la scène finale est dramatique à souhait – dommage d’ailleurs, que la cloche de Saint-Marc, à la fin, soit si claire, là où il faudrait un glas sombre. Ce sérieux n’est pas hors de propos dans cette œuvre, sur laquelle plane sans cette une profonde tristesse. Verdi lui-même n’écrira-t-il pas à Piave quelques années après la création : « Dans les sujets qui sont tristes par nature, on finit toujours par se retrouver à la morgue, comme dans les Foscari. Du début à la fin, on reste dans la même teinte ».

 

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