Rendons à Mozart ce que l'on doit à Mozart

La Clemenza di Tito

Par Claire-Marie Caussin | ven 06 Juillet 2018 | Imprimer

C’est toujours avec impatience que l’on apprend la publication par Deutsche Grammophon d’un nouvel enregistrement dans l’intégrale des opéras de Mozart amorcée en 2011. Le label parvient en effet à réunir les plus grands noms de l’art lyrique autour de Yannick Nézet-Séguin et Rolando Villazón, laissant espérer, chaque fois, une version idéale.

Pour ce cinquième enregistrement, le chef canadien aborde La Clémence de Titus, dernier opéra de Mozart. Mais un plateau vocal alléchant est loin d’être suffisant pour rendre justice à une œuvre aussi complexe : comment rendre audible, sans le secours de la mise en scène, le long cheminement émotionnel vécu par les personnages ? Comment raconter l’apprentissage du pouvoir par Titus tout en évitant de lasser par de longs récitatifs ?

On attend de Yannick Nézet-Séguin un sens aigu de la dramaturgie et une action qui ne s’appesantisse jamais. Malheureusement le chef et le Chamber Orchestra of Europe livrent une performance en demi-teinte. On est surpris d’emblée par l’ouverture : le son brillant, vif et grandiose des premières mesures laisse brusquement place à une couleur chambriste, gaie et légère, incompatible avec la dignité de l’opéra seria. On entend dans cette ouverture à la fois la noblesse et la désinvolture, La Flûte enchantée et Les Noces de Figaro ; c’est certes contrasté, mais surtout décousu.

De même, si les musiciens se révèlent des partenaires privilégiés pour les chanteurs dans les récitatifs accompagnés, donnant un vrai relief au texte et aux affects, le continuo reste très en retrait dans les récitatifs secco, pris à un tempo rapide et sans grande souplesse. Le chef semble laisser aux solistes la lourde tâche de porter l’œuvre, sans réellement s’imposer. L’orchestre apparaît ainsi inégalement investi dans les airs et ensembles, malgré des qualités musicales indéniables. On le voudrait toujours affirmé et moteur du drame.

Yannick Nézet-Séguin réunit heureusement autour de lui six voix splendides. Elles ne sont certes pas toutes irréprochables techniquement, mais le mélomane ne peut que se réjouir d’entendre tant de beaux timbres sur un même album. Il suffit d’écouter le finale pour s’en convaincre : chaque interprète possède une couleur et un son particuliers et envoûtants, du premier au plus petit rôle.

Cette Clémence est sans aucun doute menée par la Vitellia de Marina Rebeka. Sa voix riche et profonde contient toute la sensualité et l’autorité du personnage, incarnant avec finesse ses contradictions. La ligne est d’une homogénéité parfaite (son « Non più di fiori » est exemplaire en ce sens, tout comme le magnifique trio « Vengo, aspettate » !) et les graves, qu’on peut trouver durs, n’en sont pas moins d’une grande puissance expressive.

Le Sesto de Joyce DiDonato n’est pas en reste et on ose le qualifier d’idéal, ne voyant rien, si exigeant soit-on, à lui reprocher. La voix est pleine, jamais affaiblie (quels piano dans le haut medium !) et se plie à toutes les vocalises dans le « Parto, parto » au tempo pourtant rapide. Les trilles sont percutants, les aigus souples, et le legato infini : voilà l’interprète mozartienne par excellence. Tout l’orchestre semble suspendu à sa voix dans un « Deh, per questo istante solo » aux nuances innombrables et qui font de la mezzo-soprano une musicienne hors pair. Mais Joyce DiDonato est aussi une tragédienne rare : son récitatif accompagné à la fin du premier acte (« O dei, che smania è questa ») constitue le premier vrai moment dramatique de l’enregistrement. L’orchestre se révèle soudain plus investi que jamais et on bascule enfin dans le théâtre.

D’excellents Vitellia et Sesto ont besoin d’un Titus remarquable ; plus encore : impérial. Cette lourde tâche incombe à Rolando Villazón, qui laisse comme souvent perplexe. Le personnage bénéficie ici d’un timbre sombre assez rare, qui lui donne une autorité et un caractère intéressants. Le ténor parvient également à rendre audible l’évolution de l’empereur qui, trahi par son meilleur ami, choisit malgré tout la clémence. Mais cet investissement dramatique n’empêche pas – hélas ! – des imperfections musicales ; des notes qui sortent de la ligne, une tendance au glissando mal venue chez Mozart, une diction peu intelligible ne sont pas sauvées par quelques beaux aigus. Rolando Villazón nous offre malgré tout une scène d’anthologie avec Joyce DiDonato au deuxième acte (« E pur mi fa pietà ») dans un récitatif d’une intensité inégalée, où il donne à son personnage une tournure tragique des plus convaincantes. Mais on regrette la pureté et la flexibilité du chant d’un Michael Spyres ou d’un Juan Diego Florez. C’est sans doute être exigeant ; mais c’est qu’avec Titus, comme l’écrivait Racine, « il ne s’agit plus de vivre, il faut régner ».

La Servilia de Regula Mühlemann et l’Annio de Tara Erraught se révèlent convaincants et complémentaires : on trouve chez la première une jeunesse et une légèreté qui répondent bien à la chaleur du timbre de l’autre, et les deux interprètes passent avec aisance les difficultés de l’écriture mozartienne.

Adam Plachetka incarne un Publio de premier ordre : voix brillante et vibrante, expressivité dans les récitatifs et présence assumée dans les ensembles lui confèrent une place de choix en dépit d’un rôle court.

Le Rias Kammerchor est quant à lui toujours en retrait ; il semble que Yannick Nézet-Séguin ait voulu lui donner une dimension quasi religieuse, qui n’est pas inopportune dans cet ouvrage. Le chef clôt l’opéra sur un finale épuré, presque immatériel et qui tend vers la spiritualité plus que vers la leçon politique.

Cet enregistrement bénéficie donc d’une distribution vocale de premier plan. Malgré les réserves concernant Rolando Villazón, nous avons des voix mozartiennes à leur meilleur qui nous offrent des moments musicaux et dramatiques de choix. Il ne nous manque qu’un orchestre et un chef plus présents : mais ce manque d’investissement ne pardonne pas chez Mozart.

 

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