Le plus beau récital haendélien

La Francesina, Handel's Nightingale

Par Yvan Beuvard | lun 19 Octobre 2020 | Imprimer

Faut-il rappeler le rôle extraordinaire que jouèrent les interprètes dans le processus de composition, tout au long du XVIIIe siècle, particulièrement chez Haendel ? Leurs aptitudes, leurs performances, leurs exigences conduisaient souvent le compositeur à faire du sur-mesure pour séduire tant l’artiste que son public. La Francesina, la petite française, était une grande. Elisabeth Duparc, étudia en Italie, où elle se produisit à Florence dans la première moitié des années 1730. Engagée à Londres en 1736, elle chanta tout le répertoire du temps, de Hasse aux Italiens, avant que Haendel lui confie ses créations. Au large ambitus, elle succéda durant huit ans à la Strada et à la Cuzzoni, pour la transition que le compositeur allait conduire, de l’opéra italien à l’oratorio anglais. Les airs que lui écrivit Haendel se signalent par leur virtuosité agile, leurs trilles comme leur gazouillis mélodieux, mais aussi pour leur retenue et leur profondeur.

Le choix – difficile – de neuf d’entre eux réalise le plus beau florilège du chant haendélien. On y trouve la plus large palette expressive des héroïnes. Pour avoir pris le temps d’écouter, plage après plage, beaucoup d’autres enregistrements de ces pages, signées des grands noms, osons l’écrire : cette réalisation s’avère la rivale des plus prestigieuses versions.

Dès le premier air (« Prophetic raptures ») de Joseph and his Brethren, tout est là. La conduite, les couleurs, la dynamique, soutenues par un orchestre superlatif. On abordait le second avec une attention particulière à la redoutable partie de violoncelle. L’auditeur est comblé, le jeu est superbe. Quant à la voix, elle confirme toutes ses qualités. Deidamia, maudissant Ulysse, a la vigueur et la force expressive idéales. On la retrouvera plus loin dans ce qui constitue l’une des plus parfaites réussites de cet enregistrement : « Nasconde l’usignol » est la plus belle version jamais écoutée, le naturel, la délicatesse et la fraîcheur paraissent difficilement surpassables. Semele s’admirant dans le miroir que lui tend Junon  « Myself I shall adore » s’anime, avec ce qu’il faut de fébrilité impatiente de retrouver son amant. « My father ! » (d’Hercules) est un des plus émouvants que nous connaissions, avec toute la retenue qui sied à la fille du roi vaincu. De Faramondo, « Mi parto lieta », que chante Clotilda, respire le bonheur. La déploration finale de la mort de Saül est empreinte de la gravité requise. Enfin, la réponse de Romilda à Serse, déterminée, trouve ici les accents les plus justes.

Comme la Francesina, n’ayant pour seul défaut que d’être belge ( ! ), Sophie Junker a séjourné à Londres, où elle a très vite illustré les héroïnes haendéliennes, dont elle s’est éprise, communiquant sa passion à chacun. Toutes deux passent « de la coquetterie à l’élévation divine en un clin d’œil ». Fraîcheur et tonicité juvénile, virtuosité pétillante, mais aussi profondeur, émotion, donnent à ce récital l’éclat d’un bijou précieux. Servie par un orchestre pleinement convaincant, apte à traduire tous les climats, de la plainte à la tendresse et à la joie sereine, des tourments à la fureur vengeresse, c’est un constant régal. Les lectures sont à la fois fines et puissantes, incisives et pleines. Franck-Emmanuel Comte lui offre le plus beau des écrins, toujours attentif au chant comme à ses musiciens, il insuffle une vie singulière à chaque air. Trois passages instrumentaux agrémentent le récital. Si tous sont aussi remarquables, pourquoi avoir privé la sinfonia d’ouverture de Belshazzar de son début, donc de l’effet contrasté attendu ? Le minutage autorisait son maintien, tout comme celui de la première partie – ici abrégée – de l’ouverture de The Occasionnal Oratorio, dont la musette est savoureuse. Ceci n’altère en rien le plaisir ressenti à l’écoute de cet enregistrement exceptionnel, qui s’inscrit parmi les plus belles réussites d’enregistrements destinés à illustrer une figure marquante du chant baroque.

La plaquette, bien documentée, comporte les textes chantés et leur traduction, et précise en outre les instruments joués par chacun des musiciens du Concert de l’Hostel Dieu.

 

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