Au cœur du baroque

La Lucrezia - Händel / Porpora / Vivaldi

Par Yvan Beuvard | sam 09 Avril 2022 | Imprimer

Après des suites de Haendel, en 2017, Paolo Zanzu nous avait donné les suites anglaises de Bach en 2020, enfin Officia Romana, avec son ensemble Le Stagioni, l’an passé. Avec Marco Frezzato au violoncelle et Simone Vallerotonda au théorbe, il nous offre maintenant cinq cantates profanes italiennes. Pratiquement contemporaines, elles ont en commun d’être écrites pour alto et basse continue. Carlo Vistoli, dont la voix fait le bonheur des amateurs de chant baroque, est son complice.

La Lucrezia figure certainement parmi les œuvres les plus populaires de Haendel. On n’en compte plus les interprétations tant elles abondent depuis plus d’un siècle. La raison ? Sa violence extrême, spectaculaire, son ampleur, la variété de ses expressions permettent de résumer tout l’art vocal du Saxon, mué Italien avant de se faire Anglais. Ecrite entre 1705 et 1708, contemporaine de son premier opéra (Almira), elle n’est que l’une de ses 72 cantates italiennes (publiées en 6 volumes). Outre cette Lucrezia, l’enregistrement en retient deux autres, de dimensions plus modestes, qui connaissent ici leur toute première gravure.

Chacun connaît l’histoire de Lucrèce violée par Tarquin, souvent illustrée par les musiciens comme par les peintres. Ecrite vraisemblablement pour la Durastanti, la cantate appelle des dons de tragédien(ne) tout autant qu’une virtuosité vocale exceptionnelle pour que l’héroïne, royale et humaine, nous touche dans son désespoir comme dans sa fureur. La version que chante Carlo Vistoli est évidemment transposée vers le bas d’une tierce (de fa à ré mineur), comme le faisait Gérard Lesne. Le temps n’est plus où Raymond Leppard orchestrait la basse continue pour accompagner Janet Baker, puis Ann Murray… Ici, dès les premières mesures, le continuo (clavecin, violoncelle et théorbe) est superbe, réactif, libre, souple et coloré. L’adagio suivant confirme toutes les qualités du contre-ténor, sa conduite exemplaire de la ligne, son ornementation, à la fois riche et discrète, avec une large palette expressive. Son art du récitatif où brillent ses dons de conteur, comme celui des arias, impressionne. L’allegro, puis le furioso, sont éblouissants d’agilité, le larghetto nous vaut des phrasés admirables, pour une expression dramatique forte. Toute la cantate est servie de façon exemplaire, se situant au meilleur niveau. Découvertes à la faveur de cette gravure, les deux autres œuvres de Haendel, Ninfe e pastori, puis Deh, lacsciate e vita e volo, épousent les formes du genre, où récitatifs et arias alternent. C’est une nouvelle occasion pour Carlo Vistoli et ses trois complices continuistes de déployer tout leur art. Chacun s’y montre aussi engagé et virtuose que le chanteur et leur entente est parfaite. La voix est riche de couleurs, incisive comme crémeuse, selon les affects qu’appellent le texte et la musique. La vie est là.

Porpora fut le plus grand professeur des castrats de son temps (Farinelli, Caffarelli, Poporino etc.). Parmi ses nombreuses cantates (plus de 150), Oh, se fosse il mio core, la onzième des douze dédiées au Prince de Galles, publiée en 1735, est rare au disque. Cependant, on trouve le témoignage de notre soliste, accompagné par les Arts florissants, qui le donnaient à Moscou et à Paris (à la Cité de la Musique) en 2015. Le texte de Metastasio, de caractère arcadien, suscite une illustration musicale bucolique, fraîche et tendre, pétillante, à l’invention riche. Deux arias (allegro, puis affettuoso), précédées de récitatifs, permettent à la jeune femme de répondre à son soupirant que son cœur est pris, et qu’elle éprouve de la pitié pour les plaintes qu’il exprime.

Quant à Vivaldi, Pianti, sospiri, e dimandar mercede, RV 676, nous est connue à travers un recueil de huit cantates pour alto et continuo, parmi la quarantaine qui nous sont parvenues. Les contre-ténors se la sont appropriée avec bonheur. Vivaldi traite la basse avec une virtuosité égale à celle de la voix et leur harmonie fascine. Là encore, le larghetto, puis l’allegro molto qu’adoptent les deux airs sont un régal pour l’auditeur.

Une incontestable réussite que cet enregistrement, au programme original et renouvelé, qui ne laissera aucun auditeur indifférent.

 

 

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