L'art de Chantal Santon-Jeffery

L'art orphique de Charpentier et Purcell

Par Guillaume Saintagne | mar 02 Décembre 2014 | Imprimer

Chantal Santon-Jeffery est maintenant bien connue des baroqueux. Elle mène une belle carrière aussi bien dans le baroque français qu’italien des XVIIe et XVIIIe siècles, participant notamment à la plupart des résurrections du Palazetto Bru Zane. Depuis quelques années, on la croise même dans l’opéra contemporain, Janacek ou Britten. Il faut dire que son soprano ample, son timbre brillant, la qualité de sa diction et son attention à la dramatisation des textes ont de quoi séduire, d’autant que la dame est aventureuse. Elle l’a prouvé dans la production qui l’a révélée : le King Arthur de Purcell dirigé par Hervé Niquet où elle chantait « Hither this way » avec un cheveu sur la langue, indication comique qui en a effrayé beaucoup car elle complique considérablement l’émission du son.

On s’étonne alors que l’éditeur n’ose pas en faire la star de ce disque. Puisque la mode est aux récitals à programme, intelligents et musicologiquement justifiés, pourquoi déguiser cet album en une pompeuse célébration de l’ « art orphique ».  Non il ne s’agit pas d’airs liés au personnage d’Orphée, mais de morceaux illustrant la réflexion autour de la représentation des passions en musique, représentation qui, si l’on en croit la notice « est le langage exotérique qui, tel l’oracle de Delphes, ne montre ni ne cache le mystère ésotérique d’Orphée. » Comprenne qui pourra…  L’auteur de la notice s’attache de toute façon plus utilement dans les trois-quarts de son texte à  nous renseigner sur les vies de Purcell et Charpentier. Bref ce récital est une collection d’airs de deux compositeurs que Chantal Santon-Jeffery aime à chanter, et cela suffit largement à le rendre digne d’intérêt.

Le programme mêle agréablement chansons, airs et morceaux instrumentaux tantôt en français, tantôt en anglais donc. La première qualité de la chanteuse est bien de maitriser la subtilité et la prosodie de ces deux langues de façon magistrale. Pour Chantal Santon-Jeffery, la diction est loin d’être une contrainte qui complique la beauté de l’émission, au contraire elle la soutient et canalise le flot de cette voix opulente. Dès les deux premiers airs de Purcell, on est frappé par la richesse du timbre, l’ampleur de la voix jusque dans les vocalises rapides où elle ne perd jamais sa pulpe. Par ailleurs, contrairement à certains rôles du baroque italien tardif qu’elle a abordé récemment, les airs retenus ici ne prennent jamais en défaut son registre grave. Le tout baigne dans une atmosphère poétique qui permet par exemple de rédécouvrir un « Auprès du feu l’on fait l’amour » qu’Anne-Sofie von Otter gravait de façon plus paysanne avec William Christie. Car il ne s’agit pas uniquement d’une voix de luxe pour un répertoire où les diseuses abondent, Chantal Santon-Jeffery sait aussi instiller la mélancolie voire le soupçon d’angoisse nécessaires à la beauté d’un « Profitez du printemps » de Charpentier ou au « Non je ne l’aime plus » dans lequel le personnage cherche à se convaincre lui-même de ses sentiments. Le point d’orgue du récital réside certainement dans ce Mad song de Blow où l’héroïne dédaignée s’imagine en dieu de l’amour livrant bataille : la flamme amoureuse enragée s’illustre superbement dans les fulgurances de sa voix.

L’accompagnement contribue grandement à cette atmosphère. Le clavecin de Violaine Cochard avec laquelle elle a conçu ce programme sait animer une chaconne aussi bien que se tapir derrière la chanteuse pour les airs tristes. Les autres musiciens parviennent avec un égal bonheur à varier l’intensité de leur présence (la viole de gambe de François Joubert-Caillet dans « O let me weep » notamment).

On reprochera seulement à Chantal Santon-Jeffery des intentions qui sont encore celles de la chanteuse et non de la tragédienne dans les airs les plus désespérés. Son « Triste désert » manque d’aridité. On y entend beaucoup de sentiment mais pas assez de profondeur, comme si, même aux portes du suicide, le personnage se souciait de sa beauté. De même le « O let me weep » s’écoute chanter plus qu’il ne semble souffrir. Jamais la soprano n’y étrangle ses fins de phrase ou ne consent une stridence pour teinter l’éclat royal de ses voyelles. C’est une tristesse presque adolescente qui prend encore trop la pose et ne dévoile jamais l’abîme. Dans la même optique cependant, le « Ah qu’on est malheureux » ressemble de façon intéressante à  une supplique adressée à l’amant ingrat et le célèbre « O solitude » devient une ode à l’autarcie harmonique dont le narcissisme n’est contredit que par les notes piquées de l’archiluth. Gageons que son expérience grandissante de la scène lui permettra de dépasser ce péché de jeunesse qui consiste à vouloir trop jouir de l’opulence de ses dons, pour trouver dans la pudeur une proximité émotionnelle plus grande avec l’auditeur.

 

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