La puissance et l’émotion sans poudre ni perruque

Lully - Dies irae, De profundis, Te Deum

Par Yvan Beuvard | ven 20 Septembre 2019 | Imprimer

Leonardo García Alarcón a confirmé son amour de la musique française, depuis Rameau et Charpentier. Alors que l’on attend impatiemment ses Indes galantes à Paris, son dernier enregistrement, mûri longuement à la faveur de multiples productions, ne passera pas inaperçu. Bien que marginale par rapport à sa production lyrique et dansée, l’œuvre religieuse de Lully, a retenu de longue date l’attention des interprètes, les versions en sont nombreuses. Le chef argentin en a choisi trois sommets : le Te Deum, écrit à l’occasion du baptême du dauphin, le De profundis et le Dies irae, œuvres jumelles composées pour les funérailles de la reine Marie-Thérèse. La majesté décorative du grand motet est connue, avec le système inventé par Nicolas Formé de petit et grand chœur à 5 voix, mâtiné de l’influence de Carissimi.

 Thomas Leconte, dans la notice d’accompagnement, rappelle opportunément les conditions d’écriture et d’exécution des grands motets, particulièrement lors de funérailles royales. Leonardo García Alarcón  donne au Dies irae et au De profundis un éclat inaccoutumé, une pompe royale où l’on oublie poudre et perruques. La puissance, assortie quand il le faut de la véhémence la plus juste, contraste avec l’émotion poignante, tourmentée qu’appelle tel ou tel verset. On touche à la perfection. Dans le Dies irae, le renouvellement constant des rythmes, étroitement liés à l’expression du texte liturgique, la fièvre, la tension, ponctuellement suspendues, donnent une vigueur singulière à cette page. Le souffle est là, tout comme le moindre détail figuraliste, assortis de silences dramatiques. La puissance impressionnante des tutti homophones le dispute à la subtilité des contrepoints. Alain Buet, authentique basse, rayonne avec autorité durant de nombreux numéros, dont on retiendra en particulier le Mors stupebit, le Recordare et l’Ore supplex. Le haute-contre on ne sait s’il s’agit de Matthias Vidal ou de Cyril Auvity – n’est pas en reste. Les trios sont autant de réussites. Le Lacrymosa, confié aux cinq solistes, est d’une expression achevée.

Cette distribution convaincante ne faiblira jamais dans le De profundis comme dans le Te Deum. La gravité de l’introduction du premier est une nouvelle occasion pour Alain Buet puis Thibaut Lenaerts de dialoguer avec le chœur, recueilli. ému. Le Quia apud, qu’entame un dessus fait la part belle aux solistes comme au violon solo, avant que le chœur homophone à la diction rythmée leur réponde. L’illustration de « et copiosa apud eum redemtio » est parfaitement rendue, avec force et souplesse. Le Requiem, apaisé, animé sans boursouflure et recueilli atteint une plénitude exceptionnelle, jusqu’à l’animation finale, contrastée à souhait.

Le Te Deum, régulièrement joué durant le Grand Siècle, n’a pas perdu de sa force : c’est l’œuvre sacrée du Florentin la plus jouée. Dès l’introduction, l’élan joyeux et solennel s’impose, à la faveur des fanfares, de la rythmique et des contrastes. Solistes et chœurs y rivalisent ou y conjuguent leur bonheur de chanter. L’alternance de séquences de caractères variés, assorties de mètres et de phrasés admirables, tient l’auditeur en haleine, à la faveur d’une extraordinaire dramatisation. L’orchestre comme la basse continue n’appellent que des éloges. On reconnaît la direction de Leonardo García Alarcón  dans le soutien, dans la conduite des phrasés, comme dans le souci d’articulation et de rythme. Les couleurs sont splendides. La qualité de la prise de son, réalisée à la Chapelle royale du Château de Versailles, mérite d’être soulignée.

Ce magnifique enregistrement, généreux tant dans l’engagement de chacun que dans sa durée (presque 83 minutes) est accompagné d’une notice trilingue (français, anglais, allemand) en tous points parfaite.

 

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