Nô, nô, Natacha

Trois Soeurs

Par Laurent Bury | jeu 12 Avril 2012 | Imprimer
 
Dure, bien dure est la situation des opéras contemporains, dont la survie est, on le sait, liées à toutes sortes de contingences plus ou moins absurdes. On apprend ainsi que le très grisâtre Akhmatova de Bruno Mantovani, créé au printemps 2011 à l’Opéra-Bastille, va bientôt connaître les honneurs du DVD. Pendant ce temps, une œuvre majeure, acclamée à sa création, encensée, reprise un peu partout dans le monde (on dénombre une quinzaine de productions différentes), semble quelque peu délaissée par le label qui en avait diffusé l’enregistrement audio : beaucoup de numéros de la courageuse série « 20/21 » de Deutsche Grammophon ont disparu des bacs des disquaires, même s’ils ont encore accessibles par le biais du téléchargement. Quant au DVD dont il avait été question, il paraît définitivement condamné aux limbes, même si la captation réalisée par Don Kent a récemment été projetée à l’Auditorium du Louvre.
 
Heureusement, Peter Eötvös étant natif de Székelyudvarhely (ville désormais roumaine mais jadis à l’intérieur des frontières magyares), une firme hongroise a tenu à honorer l’enfant du pays : Budapest Music Center Records réédite l’enregistrement DG, remettant ainsi au cœur de l’actualité le premier opéra du compositeur, Trois Sœurs, d’après Tchékhov. Coup d’essai, coup de maître, tout le monde l’a dit alors, réussite totale tant pour la musique que pour la mise en scène d’Ushio Amagatsu, production que Jean-Pierre Brossmann fit évidemment venir au Châtelet en 2001, Bejun Mehta y remplaçant Vyatcheslav Kagan-Paley dans le rôle de Macha. Et depuis, bien d’autres chanteurs réputés ont interprété les trois sœurs imaginées par Tchékhov, auxquelles Eötvös a choisi de donner des voix de contre-ténors, au sein d’une distribution exclusivement masculine ; certains théâtres ont même distribué les rôles à des chanteuses, à l’encontre de la volonté du compositeur, qui s’inscrivait dans le cadre de la distanciation voulue par le théâtre Nô, filiation renforcée par les décors et les costumes de la création.
 
D’une équipe parfaitement homogène, on détachera quelques belles personnalités vocales. Dans les années 1990, on a beaucoup vu et entendu en Europe le baryton Albert Schagidullin, à qui est confié l’émouvant monologue d’Andreï ; même remarque pour la basse Denis Sedov, aux graves impressionnants, qui campe ici un terrifiant Soliony. Toujours parmi les voix graves, Dietrich Henschel et le regretté Wojtek Drabowicz, mort en 2007, tiennent tout aussi dignement leur rôle. Conformément à la partition, Gary Boyce est une Natacha exubérante, tout en outrances, alors que les trois contre-ténors principaux jouent sur la douceur et la nostalgie accablée, depuis le sublime trio qui ouvre l’œuvre jusqu’à ses dernières mesures : Alain Aubin, familier de la musique baroque, Vyatcheslav Kagan-Paley, devenu une star du cross-over sous le nom de « Slava »,et Oleg Ryabets, la Sorcière du Didon et Enée dirigé par Teodor Currentzis. Le disque ne permet pas clairement de distinguer l’orchestre de fosse, dirigé par Kent Nagano, de celui qui se trouvait au fond de la scène, derrière le décor, dirigé par Peter Eötvös en personne ; c’est le genre de subtilité que l’auditeur n’apprécie peut-être vraiment que dans une salle, en vivant l’expérience irremplaçable d’une représentation scénique. Espérons donc que cette œuvre sera prochainement remontée, afin d’en rendre une fois de plus manifestes les immenses qualités, qui ne sont plus à démontrer.
 
 

 

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