On n'a pas tous les jours la grâce

Les Indes galantes

Par Laurent Bury | sam 07 Juin 2014 | Imprimer

En juillet dernier, au milieu des orages, Hugo Reyne livrait près de sa chère Chabotterie une mémorable interprétation des Indes galantes. Nous avions notamment été ébloui par une distribution comptant quelques belles personnalités vocales, comme François-Nicolas Geslot, Marc Labonnette ou Chantal Santon, alors que ces deux derniers artistes avaient rejoint l’équipe en dernière minute, remplaçant leurs collègues qui avaient participé au concert donné à Vienne en janvier et enregistré en direct, avec les aléas que cela suppose. Hélas, il semble que les chaleurs estivales vendéennes aient été particulièrement favorables à Rameau, car le disque ne suscite pas tout à fait la même euphorie.

Entendons-nous bien : ce ne sont nullement les grandes compétences d’Hugo Reyne qui sont ici en cause, ni celle des choristes et instrumentistes du Choeur et de la Simfonie du Marais. Le chœur chante avec une belle franchise, l’orchestre fait preuve d’une vivacité bien appréciable, avec un son à la fois clair et ferme qui réjouit l’oreille. Les danses, en particulier, sont interprétées par toute l’ardeur qui convient. Le Grand Calumet bénéficie d’une percussion très belliqueuse, qui jurerait presque avec l’éloge des forêts paisibles qu’on chante par-dessus sa célébrissime musique. Dans tout ce qui relève du brillant (c’est-à-dire la majeure partie de la partition), ces musiciens convainquent et séduisent ; seuls emportent moins l’adhésion les quelques passages où l’on voudrait un soleil un rien moins éclatant, une ambiance plus automnale.

Non, si cette version viennoise ne ravit pas comme le concert vendéen, c’est avant tout à cause des différences de distribution, ou de certains défauts que le disque expose davantage. Reinoud Van Mechelen chante bien, mais son français doit encore progresser dans la prononciation des voyelles ouvertes ou fermées, et gagner plus de naturel dans l’élocution : pour l’heure, c’est dans le rôle du ridicule Damon qu’on l’apprécie le plus. François-Nicolas Geslot, au contraire, donnerait des leçons de diction à plus d’un, on l’avait remarqué cet été. Sa prestation est à peine moins impressionnante au disque : il est parfait en Valère et en Tacmas, et l’on aimerait le réentendre très vite dans d’autres rôles ramistes, car il serait dommage que cet excellent artiste se limite au répertoire religieux. Du moins le verra-t-on la saison prochaine dans le Don Quichotte de Boismortier, dirigé par Hervé Niquet à Metz et à Versailles. Les quatre rôles graves avaient en juillet pour titulaire Marc Labonnette, chez qui tout n’était peut-être pas parfaitement en place, faute de temps, mais qui présentait l’avantage de bien maîtriser tout le bas de la tessiture. Aimery Lefèvre paraît insuffisamment basse pour Bellone ou Osman, et pas tout à fait assez baryton, voire ténor, pour Adario ; c’est surtout gênant chez Huascar, dont on attend une autre ampleur vocale pour rendre le grand prêtre du soleil aussi redoutable qu’il doit l’être. L’absence la plus regrettable dans ce disque, c’est pourtant celle de Chantal Santon : bien qu’encore abonnée aux rôles de petit garçon (Yniold, Jano dans Jenůfa), la voix de Valérie Gabail s’est élargie depuis ses débuts, mais au détriment de la qualité du timbre et de la délicatesse du phrasé, et au prix d’un certain débraillé dans l’aigu. Quant à Stéphanie Révidat, pour elle aussi, l’été eut du bon, en la dépouillant de la froideur qu’on entend au disque : son Hébé paraît terriblement pompeuse, sans tendresse, mais Emilie s’accommode mieux de cette relative raideur. Réduit à sa seule voix, l’Alvar de Sydney Fierro a moins de relief que le souvenir qu’il nous avait laissé. Autrement dit, et c’est dommage pour ses qualités orchestrales, cette version ne détrônera pas l’enregistrement de William Christie où débutaient il y a un quart de siècle quelques-uns des plus grands baroqueux actuels.

 

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