L'âge d'or des grandes horizontales

Proserpine

Par Laurent Bury | mar 09 Mai 2017 | Imprimer

Pour une salle qu’on surnommait « le théâtre des entrevues de mariage » et où rien ne devait amener de rougeur au front des jeunes filles, l’Opéra-Comique se montra étonnamment ouvert aux femmes fatales dans le dernier quart du XIXe siècle. Après la cigarière de Bizet, bien d’autres dévoyées eurent droit de cité dans ce temple de la respectabilité bourgeoise, et la Proserpine de Saint-Saëns est de celles-là. C’est en effet d’une grande horizontale qu’il s’agit, d’une « universelle » comme dit le livret, d’une courtisane que le cadre de la Renaissance italienne pare de son prestige. D’abord inaccessible, elle terminera néanmoins plus bas que terre, comme il convient (deux ans après, Massenet ne se gênera pas, lui, pour montrer avec Esclarmonde une héroïne folle de son corps qui parvient à ses fins en toute impunité). Face à cette Traviata pour qui « esser amata amando » est également un rêve, face à cette Carmen qui ne roule pas des hanches, il fallait une Micaëla dont l’innocence compense tant de perversion : elle s’appelle ici Angiola, sœur d’une basse et promise à un ténor qu’elle épousera bel et bien. Contrairement à Don José, le beau Sabatino « revient de l’enfer triomphant ! Il a vu le démon face à face et n’a pas succombé » (« Quel démon ? Je ne comprends pas bien » dirait Micaëla : Angiola n’a même pas le loisir de s’étonner, son frère déclarant d’emblée : « Je ne t’explique rien, tu ne comprendrais pas »). Au réalisme de Mérimée revu par Meilhac et Halévy, Louis Gallet corrigeant Auguste Vacquerie préfère les hugolianismes de la pièce qui sert de point de départ, et l’on se croirait dans Le Roi s’amuse ou L’Homme qui rit : Pourquoi Proserpine cache-t-elle son visage à sa rivale ? « Parce que je suis l’inconnu, / L’avenir qui jamais ne montre son front nu ! » Que dit Squarocca, l’âme damnée que la courtisane charge d’exécuter ses basses œuvres ? « Lorsque vous m’avez pris, j’ai dit : elle est trop belle / Pour ne pas exiger quelque chose de laid »…

Passé les accents tristanesques de son ouverture, et malgré les leitmotive que Saint-Saëns déclare y avoir utilisé, le wagnérisme de Proserpine semble surtout résider dans l’absence d’airs au format traditionnel, de ces pages comme « Printemps qui commence » ou « Amour, viens aider ma faiblesse » qui ont fait la fortune de Samson et Dalila. Le rôle-titre ne dispose cette fois que d’ariosos assez brefs, de monologues où s’expriment ses aspirations mais qui ne se gravent pas dans les mémoires. Musique admirablement écrite, néanmoins, aux atmosphères variées, et dont le point culminant est le dernier acte, avec son magistral affrontement entre l’héroïne et Sabatino, qui se change en trio quand Angiola les rejoint. On lira avec profit le commentaire de Gérard Condé, véritable « Guide d'écoute » comme en propose L'Avant-Scène Opéra.

Le disque qui paraît aujourd’hui, enregistrement de studio réalisé en parallèle avec les concerts donnés à Munich et à Versailles en octobre dernier, nous renvoie lui aussi à un âge d’or, celui de ces grandes galettes qu’on plaçait sur un électrophone, celui des intégrales légendaires d’il y a quelques décennies et pour lesquelles on réunissait les artistes préférés des grands labels. Ici, ce sont les chanteurs préférés du Palazzetto Bru Zane que l’on entend, et ils valent bien les gloires d’antan.

Seule exception à la francophonie générale des interprètes, Andrew Foster-Williams trouve en Squarocca un de ces personnages de méchants où il excelle, et en lequel on peut voir comme une préparation au Méphistophélès qu’il sera en juin 2018 pour la recréation de la version originale de Faust. Timbre somptueux, Jean Teitgen mériterait la reconnaissance nationale et internationale qu’ont jadis connue les meilleures clefs de fa que la France ait produites : souhaitons qu’elle lui vienne promptement. Le choix de Marie-Adeline Henry pour incarner Angiola déconcerte au premier abord, mais peut-être n’est-il pas mauvais d’arracher ainsi le personnage à la nunucherie qui risquerait de l’engloutir. Frédéric Antoun est probablement ce qu’on peut aujourd’hui rêver de mieux pour les rôles de ténor dans l’opéra-comique français, dont on espère qu’il continuera longtemps à le servir. Enfin, Véronique Gens confirme une fois de plus sa totale adéquation avec ce répertoire, où elle peut faire valoir une diction hors pair et qui lui inspire les accents dramatiques les plus dignes d’admiration.

Prestation impeccable des petits rôles, du chœur de la radio flamande et de l’orchestre de la radio de Munich, dirigés par Ulf Schirmer : tout concourt à faire de ce quinzième volume de la série Opéra français un nouvelle diamant sur un collier qui on compte déjà beaucoup de la plus belle eau.