Purcell, c'est moi

Divers Purcell

Par Bernard Schreuders | mar 06 Octobre 2009 | Imprimer
Le 350ème anniversaire de Purcell n’aura guère mobilisé les éditeurs, même ceux qui rentabilisent d’ordinaire leur fond de catalogue. Naïve se distingue heureusement avec un album qui risque bien de faire date. Jamais sans doute depuis Deller, un chanteur ne s’est ainsi approprié la musique de Purcell ! Cette lecture éminemment personnelle et très engagée passionnera autant qu’elle irritera, selon les plages ou la sensibilité de chacun, mais elle ne laissera pas indifférent. C’est l’antidote rêvé à l’académisme où le baroque commence de s’enliser.
 
La voix de Paul Agnew s’est assombrie et alourdie depuis les récitals Dowland et consorts parus il y a une quinzaine d’années chez METRONOME (hélas indisponibles), empreints d’une autre fraîcheur, mais aussi marqués par une certaine propension à l’indolence. La décennie suivante a vu s’épanouir un soliste de tout premier plan et la meilleure haute-contre de sa génération. De la haute-contre au contre-ténor, il n’y a qu’un pas, mieux connu de nos jours qu’à l’époque où Michael Tippett croyait redécouvrir en Deller l’interprète idéal de Purcell.  "Il y avait certainement et nécessairement un relent d’ail dans les éléments de base de son langage musical" écrivent à son sujet Paul Agnew et Anne-Marie Lasla, qui en connaissent un rayon en matière de style français. En l’occurrence, on retrouve l’intelligence du texte et le sens du phrasé qui faisaient tout le prix de son Jason ou de ses Stances du Cid, mais l’ardeur inédite et la puissance expressive que déploie le ténor évoquent davantage Monteverdi, dont Purcell connaissait et copiait les madrigaux. Avec sa guitare endiablée, I see she flies me s’apparente même au stile concitato ! Monteverdi ne fut-il pas aussi le pain quotidien de Paul Agnew lorsqu’il officiait au sein du Consort of Musick ? Son chant souvent très appuyé (Not all my torments, The earth trembled), nerveux (If music be the food of love), sa truculence (Man is for the woman) heurteront probablement les oreilles attendries par la délicatesse de touche des falsettistes britanniques. Tout oppose leur lecture, souvent légère voire désincarnée, à ce qui pourra sembler ici un excès d’incarnation, une interprétation à la première personne qui impose, souligne beaucoup et suggère peu. O solitude y gagne en densité poignante ce qu’elle perd en vertige métaphysique. Mais que ses admirateurs se rassurent, Paul Agnew se montre aussi sous un jour plus familier, tout en finesse et en douceur, dans l’évocation des tourments de l’amour (What a sad fate is mine, The Cares of Lovers, chef-d’œuvre méconnu et d’une admirable concision). Du reste, l’artiste n’est pas seul et malgré ou plutôt grâce à leur complicité, ses partenaires lui tiennent tête dans un Music for a while parmi les plus fascinants de la discographie : la viole entame seule les trois mesures obsédantes du ground, le théorbe s’insinue et les reprend avec elle avant que le clavecin arachnéen de Blandine Rannou ne referme le piège. Le chant s’élève enfin, mais comme dans un rêve, où l’auditeur engourdi peine à suivre les vers de Dryden. Agnew allège et progresse en funambule pour se fondre dans le tissu instrumental dont il préserve ainsi l’enchantement.
   
 

 

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