« Lisez-moi et interprétez-moi ! »

Ravel : Histoires naturelles (Degout/Tiberghien)

Par Alexandre Jamar | dim 26 Novembre 2017 | Imprimer

Cela fait maintenant une bonne dizaine d’années que l’on repousse à chaque fois la date d’effondrement total de l’industrie du CD. Produit d’un âge d’or révolu depuis l’arrivée du format MP3, le disque doit sans cesse justifier sa persistance par tous les moyens possibles. L’option choisie par B Records innove tant par la forme que par le contenu, n’enregistrant que des concerts en live, et les enveloppant dans un packaging qui redonne à l’utilisateur un sentiment d’exclusivité.

Mais la réelle surprise de cette captation du concert du 23 janvier 2017 au Théâtre de l’Athénée est avant tout due au contenu de l’enregistrement, et plus particulièrement à Stéphane Degout. Car si le baryton ménage ses rares apparitions sur les scènes lyriques, ce n’est que pour pouvoir se consacrer pleinement à ses activités d’interprète de lieder et de mélodies. Fort d’une connaissance très approfondie du répertoire mélodique français, c’est une interprétation hautement réfléchie qu’il nous confie ici.

Afin se mettre en jambes pour le marathon Poulenc/Apollinaire, la première piste propose un enregistrement du poète récitant son propre Pont Mirabeau. L’auditeur sera intrigué par la rythmique doucement balancée et par la voix mélancolique et chantante, qui anticipe déjà les univers musicaux que convoquent calligrammes ou banalités chez Poulenc. Le Bestiaire agit comme un concentré de ce qui va suivre : les ambiances musicales sont efficacement croquées par un chanteur qui passe sans peine d’un ton espiègle (« Le Dauphin », « L’Ecrevisse ») à une mélancolie chaudement poétique (« La Carpe »), dont le Montparnasse qui suit se fait une illustration parfaite. Les Calligrammes mettent déjà plus en valeur le jeu intensément coloré de Cédric Tiberghien, qui fait rayonner la joie solaire des « Cigales » comme personne d’autre, rendant ses lettres de noblesse au piano de Poulenc trop souvent décrié. Dans ce cycle plus lyrique qu’il ne paraît, le duo se fait virtuose mais passionné, qualités qui seront poussées jusqu’à leur paroxysme dans les Banalités. L’insolence impertinente d’ « Hôtel » et des « Fagnes de Wallonie » ne donne aux « Sanglots » que plus de force, laissant l’auditeur encore tout étourdi par ce kaléidoscope émotionnel. 

Installées pendant l’entracte, les Chansons madécasses font intervenir deux interprètes que l’on connaît avant tout pour leurs services rendus à la musique contemporaine: le violoncelliste Alexis Descharmes et le flûtiste Matteo Cesari. « Nahandove » se présente sous son jour le plus mûr et concentré, dans la limite basse du tempo, loin des débordements lyriques souvent plaqués à tort sur cette musique. Dans « Aoua ! » mais plus encore dans « Il est doux », c’est l’ascèse révolutionnaire de Ravel qui surgit grâce à un équilibre parfaitement maitrisé entre des interprètes attentifs aux moindres détails de l’écriture instrumentale. 

Antithèse radicale des Madécasses, les Histoires naturelles donnent leur titre à l’album, et c’est avant tout sur ce dernier opus que se porte l’essentiel de notre intérêt. En épluchant la discographie de ces descriptions zoologiques portées par la prose décapante de Jules Renard, on en vient à constater que le sans faute est toujours manqué de peu. Tel Gabriel Bacquier ne sait pas trop quoi faire des finales muettes, tel Gérard Souzay intègre une erreur de déchiffrage qui sera reprise dans de nombreux autres enregistrements, telle Dawn Upshaw laisse échapper quelques erreurs parmi les kilomètres de texte à prononcer. Pardonnons-leur : jamais l’écriture vocale de Ravel n’aura été aussi précise et aussi ambivalente à interpréter (la question des différences de « e » muets fait encore débat). C’est alors que surgit cette proposition de Stéphane Degout. Passons rapidement sur sa voix de baryton, qui est proprement irréprochable dans ce répertoire, avec un timbre qui sait rester présent sans que le texte perde en précision. Cédric Tiberghien y confirme ses qualités d’accompagnateur virtuose, qui sait s’approprier chacune des nombreuses indications de Ravel, afin de restituer le plus fidèlement possible tous les clins d’œil humoristiques jetés par le compositeur dans la partie de piano. Quelques trouvailles et innovations viennent compléter le tableau déjà très élogieux que l’on pouvait dresser de cette proposition.

Réunissant un pianiste et un chanteur d’exception, cet enregistrement des Histoires naturelles fera sans doute date dans la discographie, étant l’exemple le plus parfait de l’idéal d’interprétation de Ravel: « Lisez-moi, mais ne m’interprétez pas » aurait dit le compositeur. Quelle chance d’avoir des artistes qui savent faire les deux !

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