Une Regina pas vraiment royale...

Regina

Par Jean-Jacques Groleau | lun 28 Juillet 2014 | Imprimer

Une fois encore, il aura fallu attendre les bons soins du label CPO pour pouvoir entendre un opéra dans des conditions correctes. La seule version de Regina d'Albert Lortzing jusque-là disponible n’était qu’une captation de la radio berlinoise de 1951, d’où émergeait le jeune Ernst Kozub (dir. Walter Schartner) ; et encore s'agissait-il  d'un état de la partition visiblement différent de ce qui nous est ici restitué… Inutile de dire que cette nouvelle intégrale, elle-même saisie sur le vif, comble donc un vide discographique.

D’emblée l’oreille est saisie par la qualité de l’orchestre, dont les premiers pupitres sont superbement mis en valeur par une très belle prise de son, aérée et vivante (le violoncelle solo de l’Ouverture !). Ulf Schirmer conduit son petit monde avec alacrité, nerveux, précis, plein d’un enthousiasme presque communicatif. Presque ? Oui, car à l’écoute de ce disque, on comprend un peu mieux pourquoi cette œuvre tardive de Lortzing ne s’est jamais imposée au répertoire, malgré un livret tout à fait honnête au demeurant, surtout eu égard aux standards de l’époque. On aurait même pu croire que cette histoire où l’amour contrarié le dispute à la contestation sociale (l’opéra commence par une grève dans une usine, et tout une partie de l’intrigue est basée sur ce jeu entre le statut des deux amoureux de la fille du patron, Regina, et leur rôle dans le conflit social qui se fait jour), on aurait pu croire, disions-nous, que cette modernité de la thématique aurait pu suffire à faire de cette œuvre un succès populaire. Il n’en fut rien. De fait, d'un simple point de vue musical, Lortzing s’y montre l’ombre de lui-même, loin des coups de génie de Zar und Zimmermann (1837), du Wildschütz (1842), de Undine (1845) ou encore du Waffenschmied (1846). On reste ici à la surface des modèles hérités des singspiele de Mozart et des drames romantiques à la Weber. On en sent bien les réminiscences, on ne peut qu’admirer le métier de Lortzing qui sait équilibrer ses effets en matière de tempo dramatique et scénique, et conduit les voix avec une connaissance des chanteurs remarquables. Mais avouons que nous restons ici bien en-deçà des modèles qu’il a lui-même contribué à établir par le passé.

Mais comme nous ne sommes pas ici pour juger d’une œuvre mais bien de l’interprétation qui nous en est présentée, revenons à l'équipe d'artistes dirigés avec brio par un Ulf Schirmer très en forme. Le moins que l’on puisse dire est que ses solistes sont à la peine. Albert Pesendorfer montre en Simon une belle basse, un rien fruste dans son art du chant, ce qui va finalement plutôt bien avec le rôle. Detlef Roth est quant à lui un fort beau Stephan, trop beau peut-être même pour le rôle. La voix est saine et lumineuse de bout en bout de la tessiture. Celles de Regina et de Richard montrent en revanche très vite leurs limites. Daniel Kirch, dans le rôle de ce dernier, ne démérite pourtant pas : le personnage est bien campé tant que l’écriture vocale reste centrale. Mais quand il lui faut affronter les poussées d’héroïsme que lui confie Lortzing, force est de reconnaître que l’interprète perd de sa superbe. Moins toutefois que sa Regina, dont les aigus sont pour le coup aussi étranglés que le reste de sa tessiture est ample et généreux. Qu’il s’agisse d’un problème technique ou d’une fatigue passagère que la captation de concert n’aura pas permis de corriger, Johanna Stojkovic est fréquemment mise en difficulté par le rôle, déparant les ensembles de ses aigus à la limite du cri. Le problème est d’autant plus ennuyeux que tous les autres rôles sont, quant à eux, très bien tenus, à commencer par la belle Beate de Theresa Holzhauser par exemple, ou le fort sympathique Kilian de Ralf Simon. Osera-t-on dire que l’œuvre, réellement secondaire, peut s’en contenter ?

 

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