Fatale tiédeur

Santa Editta

Par Bernard Schreuders | mer 01 Juin 2016 | Imprimer

Troisième volet du « Stradella Project » initié en 2013 par Andrea De Carlo, cette curieuse Santa Editta succède à San Giovanni Crisostomo et à la sérénade La forza delle stelle qui furent également ressuscités puis gravés au festival Stradella de Nepi, ville natale du compositeur. Cette découverte soulève plusieurs questions insolubles, à commencer par celle de l’effectif requis : est-ce réellement un oratorio pour cinq voix et basse continue comme l’indique la notice ? La seule partition qui nous soit parvenue, vraisemblablement réalisée pour une représentation donnée à Modène en 1684, ne contient pas les parties pour cordes, mais Carolyn Gianturco, spécialiste du musicien, suggère qu’il pourrait s’agir d’une copie destinée aux chanteurs, à l’instar de la seule partition que nous possédons d’Ester, laquelle ne comporte pas non plus les parties orchestrales. Cependant,  Stradella aurait également pu opter pour la sobriété d’un accompagnement limité au continuo, comme dans San Giovanni Crisostomo, œuvre qui, à l’image de Santa Editta, ne contient d’ailleurs aucune introduction instrumentale et nous plonge in medias res, là dans un duetto, ici dans une aria semblant jaillir de nulle part. Toujours est-il que la réalisation de l’Ensemble Mare Nostrum constitue le point fort de cet enregistrement, la finesse, la sensualité des textures (soprano et basse de viole, violone, violoncelle, archiluth, théorbe, harpe, clavecin, orgue) et le soin apporté à l’articulation nous consolant quelque peu des faiblesses du chant.

Mais une autre énigme et non des moindres taraude les chercheurs : dans quelles circonstances cette Santa Editta a-t-elle été conçue et créée ? Les deux éditions du livret conservées à la Biblioteca Estense Universitaria de Modène datent respectivement de 1684 et 1692, elles sont donc postérieures au décès de Stradella et probablement destinées à des reprises de l’œuvre qui devrait avoir vu le jour à Rome dans la première moitié des années 1670. Le sujet est librement inspiré du personnage historique d’Edith of Wilton (Xe siècle), religieuse de noble extraction qui, selon la légende, se serait aliéné une partie de l’aristocratie en refusant d’accéder au trône d’Angleterre. Le poète Lelio Orsini transforme la sainte en reine vierge, qui veut abandonner la couronne pour se consacrer à Dieu, encouragée par l’Humilité et en même temps sermonnée par la Beauté, le Sens (la sensualité), la Grandeur et la Noblesse. Il ne faudrait pas y voir une allusion à Christine de Suède, dont l’abdication, comme chacun sait, répondait à de tout autres motivations, mais à la jeune Béatrice d’Este, sœur du duc de Modène, qui, du haut de ses quinze ans, voulait entrer dans les ordres et tenta de se soustraire à son mariage avec Jacques II Stuart, futur roi d’Angleterre. Contrairement à cette dernière, Edith se montrera inflexible et renoncera au Monde, sous les applaudissements de La Noblesse, de la Beauté et de la Grandeur, finalement acquises à sa cause.

Cette manière de querelle morale et académique n’est pas sans évoquer La Rappresentatione di Anima et di Corpo de Cavalieri, à la différence près – une différence de taille – qu’elle n’affiche aucun enjeu ni même l’embryon d’une idée dramatique. Sa dialectique se révèle longtemps statique et aride, sinon parfois obscure, quelques ensembles (duos, terzettos) rehaussés par la musique de Stradella nous arrachant à l’ennui qu’elle génère. Edith n’a de cesse d’opposer l’éternelle félicité du Ciel aux éphémères ambitions terrestres et peine à renouveler son argumentaire face aux allégories qui l’assaillent, n’étaient quelques sentences péremptoires (« Qui s’oublie soi-même sans oublier Dieu ne s’oublie pas soi-même »), jusqu’à cet étonnant retournement de situation où elle prend la main, répétant, à trois reprises, sur un ton de défi : « Dites-moi, fastes/plaisirs, qui êtes-vous ?  » Et ses contradicteurs (Noblesse, Grandeur, Sens) de tomber le masque : « Nous secondons, ô mortels, vos grands malheurs, nous vous trahissons, et vous nous croyez » avant de reprendre brièvement les armes. Las ! Rien ne peut entamer la résolution d’Edith et quand la Noblesse lui rappelle que Dieu lui a offert une royale naissance, sa réplique semble émaner d’une autre Pucelle : « Je ne le nie point, mais à travers une voix intérieure, il enseigne le refus ».

Les sept airs et ariosos, pour la plupart enjoués et lumineux, d’Edith soulignent l’ardeur de sa foi en même temps que son entrain juvénile, mais offrent aussi un contraste déroutant avec l’intransigeance, la dureté de certains propos (« Je rendrai difforme mon gracieux visage, Car on ne doit plaire qu’à Dieu, Par des repas frugaux, j’ôterai A mes joues leurs couleur vermeille, Et des flagellations affligeront mon corps orgueilleux »). La puissance expressive du langage de Stradella s’épanouit avant tout dans ses récitatifs, fluide incandescent où, hélas, s’évapore le soprano voilé et cotonneux de Veronica Cangemi. La substance se dérobe trop souvent au profit de piani susurrés dont la préciosité escamote le tempérament de l’héroïne, contre-emploi d’autant plus agaçant que Francesca Aspromonte, sous-exploitée en Noblesse, en aurait sans nul doute livré une incarnation autrement convaincante. Protagoniste le mieux doté après le rôle-titre, le Sens hérite de trois numéros solistes qui surexposent la basse terne et engourdie d’un Sergio Foresti en panne d’imagination. Entre une Humilité instable et perçante (Claudia Di Carlo) et une Grandeur pesante, terriblement prosaïque (Gabriella Martellacci), la Beauté déliée et bien timbrée de Fernando Guimãraes n’a aucun mal à retenir l’attention. Les carences de la distribution ont sans doute entravé le travail du chef, mais nous ne nous hasarderons pas à leur imputer exclusivement la relative tiédeur de sa direction, son manque de relief et de contrastes. Puisse sa vision mûrir et être portée par des interprètes à la hauteur, c’est tout le mal qu’on lui souhaite.  

 

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