Un autre voyage d’hiver

Schubert : Mein Traum par Stéphane Degout, Raphaël Pichon et Pygmalion

Par Charles Sigel | mar 11 Octobre 2022 | Imprimer

C’est un Nocturne. Comme on le dit de certains tableaux. De Caspar Friedrich, de Turner, de Georges de la Tour. C’est un hymne à la nuit, celle de Goya, de William Blake, de Murnau. Nuit des consciences. Nuit du Romantisme allemand, celui des ballades, celui de la forêt, c’est un bain de nuit. Au terme duquel une lumière apparaît.


Raphaël Pichon et Stéphane Degout © Julien Benhamou

Ce fut un concert-célébration donné en 2020 à la Philharmonie de Paris et bientôt repris à Bordeaux et à Paris. Cette version enregistrée propose autre chose : de vivre solitairement ce parcours, mené par un Stéphane Degout formidable, co-auteur avec Raphaël Pichon de cette expérience singulière.

Un portrait rêvé de Schubert

Un espace mental créé, creusé, par la musique, une performance mystérieuse, sombre, envoûtante. Une manière de rêverie crépusculaire, suscitée par ce texte énigmatique de Franz Schubert, retrouvé dans ses papiers, que son frère Ferdinand titra Mein Traum * et que l’on date de 1822.
Et qui ne parle que d’errance – « Wanderte ich in ferne Gegend – Je parcourus à pied une contrée lointaine » –, de mort, du cortège funèbre de sa mère, de désespoir – « Wollte ich Liebe singen, ward sie mir zur Schmerz – Quand je voulais chanter l’amour il se faisait douleur », d’une jeune fille morte, entourée d’un cercle de vieillards et de jeunes gens, de l’entrée du rêveur dans ce cercle et de la béatitude éternelle, « ewige Seligkeit », qu’il connaît alors.

Un opéra nocturne

Le repos dans la mort, l’aspiration à ce repos, le voyage vers la mort, c’est le thème du Voyage d’hiver, évidemment, dont cet album est une manière de paraphrase saisissante, noire et glaçante. Un opéra nocturne, ou un sombre oratorio, qu’on écoute subjugué. Et l’un des moments les plus forts, c’est le Doppelgänger, le Double de Schwanengesang, dans l’orchestration de Franz Liszt : un tremolo de cordes graves, la voix presque murmurée de Stéphane Degout, puis à la mesure qu’elle monte, et l’angoisse avec, de fatidiques appels des cors, avant un decrescendo jusqu’au silence d’où surgira le début de l’Inachevée

Ainsi se construit ce voyage aux confins de la mort, cette Wanderung, avec parfois des trouées de lumière comme au bout d’un chemin dans la forêt,


Capture d'écran

La part d’ombre

Traversée de forêt ou plongée dans une eau noire, c’est un portrait rêvé de Schubert. C’est sa solitude, sa part d’ombre. On y entend d’autres compositeurs, Weber, Schumann, et aussi Liszt et Brahms en compagnons de route, mais c’est son esprit qui préside à ce voyage intérieur. Pas le Schubert bon garçon de Vienne, aimable et engoncé, qui partait en Schubertiade, mais le Schubert secret, celui des dernières sonates, à jamais inconnaissable, celui de son monde intérieur. Un monde traversé par le Roi des Aulnes, hanté par la vielle du Leiermann, au dessus duquel croasse une corneille. Un paysage de cauchemar où on avancerait à tâtons, pour aller où ?

C’est aussi peut-être une exploration de l’âme allemande vue par des Français, nourris d’elle et fascinés par elle. Y a-t-il une âme allemande (corollaire : y a-t-il un caractère français ?) ? Il y a en tout cas quelque chose que seules la musique et la poésie allemandes ont dite. Ce qu’on va chercher chez Schumann, Brahms, Wagner, Mahler, Wolf, et les autres (et déjà Mozart). C’est le monde du Lied, qui commence avec l’Abendempfindung de Mozart et s’achèvera avec l’Abendrot de Strauss.

Sans espoir de résurrection ?

Le fil de la narration emprunte d’abord à Lazarus le monologue de Simon le Saducéen, longue séquence où, errant parmi des tombeaux, il s’épouvante de la mort qui va se saisir de lui, une mort sans espoir de résurrection. Stéphane Degout fait appel à sa voix la plus noire et à toute sa puissance pour s’écrier « Wehe, Wehe ! – Malédiction, malédiction ! ».
Ilot de lumière, le chœur des chasseresses d’Alfonso und Estrella (la chasse, passage obligé de tout opéra romantique) introduira l’entrée de Froila à qui le Wanderer/Alfonso chantera la chanson de la Fille des nuages, la Wolkenmädchen. Dont d’ailleurs Degout et Pichon accentuent d’emblée le dramatisme (à comparer avec la gradation de Fischer-Dieskau/Suittner). A l’intérieur de ce récit un Lied dont Schubert fera une des étapes de son Voyage d’Hiver, Täuschung, c’est-à-dire Illusion.


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Sur son chemin le Voyageur rencontrera parfois des êtres trompeurs qui pourraient l’en détourner, ainsi l’Ondine de Weber (lumineusement chantée par Judith Fa, qu'entourent les cuivres mordorés de Pygmalion) ou la Fée des Mers de Schumann, évoquée par cinq voix de femmes qui semblent vouloir le perdre (sublime version a cappella, comme pour la rendre encore plus insaisissable).

L’empire des morts

Se compose ainsi un opéra romantique, à la manière d’un pasticcio, avec son air de vengeance, celui de Lysiart dans Euryanthe, longue rumination douloureuse, tourments de la jalousie, vocalises démoniaques, fureur des cordes, timbales telluriques.
Un intermezzo orageux issu d’Alfonso und Estrella introduira (il semblait n’attendre que ça) la version orchestrée par Brahms de Gruppe aus dem Tartarus (texte de Schiller), monumental, violent, grandiose… C’est à nouveau l’empire des morts qui semble s’ouvrir sous les pas du marcheur….

Après les sommets de violence atteints ici par Degout, le surgissement de l’illustre Ave Maria, dans une interprétation très retenue, d’une délicatesse ineffable de Sabine Devieilhe sur des arpèges de la harpe d’Anaïs Gaudemard, semblera un trait de lumière tombé du ciel. Est-ce « l’amour infini pour ceux qui dédaignaient son cœur » du texte de Schubert qui s’évoque là ?  Ou la figure de la mère peut-être ? Tout aussi séraphique, le chœur Sanft und still de Lazarus continuera un mouvement ascensionnel et les voix féminines de Pygmalion seront à nouveau d’une pureté immatérielle, soutenue par un choral de cuivre recueilli.


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Séraphique

Tout aussi mariale, intense, apaisée, montera alors la prière du Docteur Marianus, avatar du Docteur Faust dans les Scènes de Faust de Schumann. Le Narrateur-Wanderer, après avoir touché à des gouffres de douleur en chantant les mots de Schiller, semble atteindrer à la sainteté et Degout chantera ses derniers mots « Gnade befürfend - demandant la grâce », en ne donnant plus qu’un filet de voix de tête.

Faut-il dire célébration, parcours spirituel, voyage intérieur du désespoir à la résurrection ? En tout cas, le couronnement en sera l’hymne Le Seigneur est mon berger mis en musique par Schubert.

Ferveur

Quand on doit rendre compte d’une Passion, on a toujours tendance à faire sentir entre les lignes qu’on est au-delà de la musique. C’est un peu ce à quoi on inclinerait ici.
Ressaisissons-nous tout de même pour dire que Stéphane Degout, décidément en état de grâce (justement) ces temps-ci, se surpasse dans la puissance, l’incarnation, la sensibilité, sans parler de l’éclat du timbre et de la beauté de la ligne.
Nous avons dit la pureté du chœur Pygmalion, il faudrait ajouter la ferveur qui se dégage de la direction de Raphaël Pichon, mais aussi l’élégance, la précision, la palpitation, l’ampleur, la longueur de souffle, la palette de couleurs (instruments anciens) des deux mouvements de l’Inachevée qui sont comme des respirations dans cet itinéraire inspirant et grave.


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* Le texte de Schubert
J’étais le frère de nombreux frères et sœurs. Mon père et ma mère étaient bons. Un profond amour m’attachait à tous. Père nous conduisit un jour dans un jardin de délices. Mes frères s’en trouvaient tout joyeux, mais moi, j’étais triste. – Mon père s’approcha de moi et m’intima l’ordre de me régaler des succulentes nourritures. Cela m’était impossible ; voyant cela, mon père, en colère, me chassa de sa vue. Je tournai les talons, et, le cœur empli d’un amour infini pour ceux qui le dédaignaient, je parcourus à pied une contrée lointaine. Des années durant, je me sentis déchiré entre la plus vive douleur et l’amour le plus vif. Alors me parvint la nouvelle du décès de ma mère. Je m’empressais pour la voir, et mon père, attendri par la douleur, ne m’empêcha point d’entrer – je découvris sa dépouille. Les larmes coulèrent de mes yeux. Comme au bon vieux temps, en mémoire duquel, selon les dires mêmes de la défunte, nous allions désormais devoir évoluer, ainsi qu’elle l’avait fait jadis, je la vis étendue. Nous suivîmes le cortège en versant bien des larmes, et son cercueil fut englouti par la terre.
À partir de ce moment, je repris ma place à la maison. C’est alors que mon père m’amena de nouveau dans son jardin favori. Il me demanda si celui-ci m’agréait. Mais je ne ressentais que de l’antipathie pour ce jardin – aveu que je n’osais lui faire. Il me demanda une seconde fois, dans une croissante irritation, si le lieu me plaisait. En tremblant, je lui fis signe que non. Alors mon père me battit, sur quoi je pris la fuite. Et pour la seconde fois, je détournais mes pas, et, le cœur empli d’un amour infini pour ceux qui le dédaignaient, j’errai de nouveau dans une contrée lointaine. – Pendant de longues, très longues années, je chantai des Lieder. Quand je voulais chanter l’amour, il se faisait douleur. Et si je me mettais à chanter la douleur, alors elle se faisait amour.
C’est ainsi que l’amour et la douleur se disputaient mon être.
Un jour, j’appris qu’une jeune vierge très pieuse venait de mourir. Un cercle se forma autour de sa tombe, constitué de vieillards et de jeunes gens qui évoluaient dans une éternelle félicité. Ils parlaient à voix basse, pour ne pas réveiller la jeune fille. Telles des étincelles, de célestes pensées semblaient sans cesse jaillir de la tombe pour atteindre les jeunes gens au son d’un doux crépitement. J’avais, moi aussi, grand désir de les rejoindre. Mais seul un prodige, disait-on, pouvait vous introduire dans ce cercle.
Porté par le recueillement et la foi des montagnes, les yeux baissés en direction du monument funéraire, j’avançais à pas lents. En moins de temps qu’il ne me fallait pour en prendre conscience, je me retrouvai à l’intérieur du cercle, d’où s’échappait une musique aux sonorités envoûtantes. Et je sentis la béatitude éternelle me gagner en un clin d’œil – je vis aussi mon père réconcilié et aimant. Il me serra dans ses bras et pleura. Mais pas autant que moi.
Franz Schubert – 3 juillet 1822
Traduction Bertrand Vacher © Harmonia Mundi
 

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