Mais la beauté n'est rien sans un peu d'abandon

Soir. Berceuses (mais pas que...)

Par Laurent Bury | lun 14 Janvier 2019 | Imprimer

Posséder un timbre fort agréable à entendre est une qualité sine qua non pour quiconque veut faire carrière dans le chant. C’est déjà beaucoup mais cela peut-il suffire ? Sans doute pas. Eugénie Warnier vient en faire la démonstration dans le récital qu’elle vient d’enregistrer pour le label Muso. En effet, il ne suffit pas de montrer sa belle voix pour conquérir les oreilles. Il faut aussi trouver le ton qui convient à la musique que l’on chante. L’interpréter, en un mot. Or, ce qui frappe d’emblée, à l’écoute du disque Soir, c’est l’extrême raideur avec laquelle la soprano aborde tous les morceaux, quels qu’en soient l’époque ou le style. Faut-il y voir l’effet d’une pratique assidue de la musique baroque française ? C’est jusqu’ici surtout dans des œuvres de Lully, Rameau et leurs contemporains qu’Eugénie Warnier a trouvé à s’employer. Or son disque délaisse entièrement ce répertoire-là pour explorer – avec une curiosité louable, on le reconnaît – toute une constellation de compositeurs bien postérieurs.

Dès la deuxième plage, il faut un peu se pincer pour y croire. Comment peut-on chanter la « Canciòn de cuno para dormir a un negrito » de Montsalvage avec tant de retenue, avec si peu de souplesse, de moelleux ? Il y a la lettre, mais en aucun cas l’esprit. On est ici à cent lieues de ce que savait en faire une Victoria de los Angeles, et c’est un peu gênant pour ce qui est à la fois une berceuse et une superbe illustration des rythmes sud-américains. La « Nana » de De Falla souffre un peu du même défaut, et nous berce bien peu. Dans un tout autre genre, on déplore un manque de souffle et d’ampleur lorsqu’on aborde, de manière exceptionnelle, les rivages du grand opéra français : Eugénie Warnier se lance dans « Nuit resplendissante » (et non « silencieuse », comme l’indique le livret d’accompagnement), le fameux air du Cinq-Mars de Gounod, dont elle n’a pour le moment pas tout à fait les moyens. Si cette manière de chanter en ânonnant presque passe mieux dans la mélodie française, on se demande malgré tout où s’est envolée toute la sensualité de Verlaine dans « L’heure exquise » mise en musique par Reynaldo Hahn, par Chausson ou par Fauré. Ces notes désincarnées qui se terminent de manière un peu abrupte, ces aigus lancés droits qui manquent de matière n’incitent guère au rêve.

C’est dommage car, comme on l’a dit, le programme parvient à s’éloigner un peu des sentiers battus, sur un thème pourtant très fréquenté (combien de récitals ont déjà retenu le thème de la nuit ?). Si les compositeurs français, de Bizet à Poulenc, en forment la colonne vertébrale, les choix s’éloignent de l’Hexagone pour s’aventurer en Allemagne, en Angleterre, et jusqu’au Japon. Si Marine Thoreau de la Salle s’est mise au diapason de la soprano, avec un jeu sans grande inventivité, on apprécie les interventions du quatuor Les Heures du jour, qui introduisent un peu de relief grâce aux arrangements joliment élaborés par Emmanuel Hieaux. Dommage aussi pour un livret d’accompagnement soigné, avec quelques illustrations commandées à Paul Cox, dont on reconnaît le style simple et coloré, et un texte écrit par Yasmina Quadra à propos de la musique et du chant. Dommage, vraiment, car Eugénie Warnier pourrait sans doute convaincre davantage, soit dans un tout autre répertoire, soit avec une approche différente de celle qu’elle a retenue pour ce premier disque.

 

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