Un état de l’art rossinien

Stabat Mater

Par Christophe Rizoud | jeu 02 Décembre 2010 | Imprimer
Depuis 2005, Antonio Pappano cumule les directions musicales du Royal Opera House à Londres et de l'Orchestre de l'Académie nationale de Sainte-Cécile à Rome. Avec cette dernière formation, mieux qu’avec la première, il peut explorer le répertoire symphonique et sacré. Ainsi, en janvier 2009 à Rome, EMI Classics enregistrait en direct le Requiem de Verdi interprété par un quatuor de solistes prestigieux : Anja Harteros, Sonia Ganassi, Rolando Villazón, René Pape. Plus d’un an après, la maison de disques récidive en réunissant de nouveau autour du chef d’orchestre quatre chanteurs renommés pour un enregistrement, studio cette fois, du Stabat Mater de Rossini. Une version de plus d’une œuvre qui en compte déjà beaucoup ?
 
Pas forcément. Sans atteindre le sommet de la discographie (qui d’ailleurs, malgré l’abondance de propositions, n’en comporte pas – ou alors pas qu’un seul), on tient là l’exact reflet d’une époque, la nôtre : un état de l’art rossinien aujourd’hui.
Il est passé en effet le temps où l’on essayait de gommer l’emphase d’une œuvre jugée trop théâtrale, où Georges Bernard Shaw comparait « l’Inflammatus » de ce Stabat Mater à un « cheval de bataille décrépi pour prime donne obsolètes ». Rien d’étonnant que les chefs d’orchestre essayassent alors de contenir l’excès de sentiments d’une partition qui, d’après Wagner, fleurait le patchouli. Heureusement, désormais point n’est besoin de se pincer le nez. Le Stabat Mater de Rossini : hymne à Dieu ou à l’opéra, qu’importe ! Affranchi de tout préjugé, Antonio Pappano ne cherche pas à répondre à une question qu’il ne se pose pas. Il préfère exalter les beautés d’une partition qu’il parcourt à grands pas. Non que les numéros se succèdent à toute vitesse, mais moins souvent qu’ailleurs, on sent la rupture de forme, de ton, de style qui sépare chacun d’entre eux. Avec une durée qui s’inscrit dans la moyenne (3 minutes de moins que Muti mais deux de plus que Scimone), rarement Stabat Mater n’aura passé aussi vite. En même temps, on retrouve ici un parti-pris emprunté à l’école baroque, une volonté de dépoussiérer l’interprétation qui attise les tempi et joue des contrastes. Ainsi, s’opposent la douceur apaisée des premières mesures de l’introduzione, débarrassée de tout dolorisme, et l’effet saisissant du finale enchainé abruptement avec le « quartetto » précédent. Entre les deux, la prière musicale de Rossini épanche, splendide, son flot de mélodies et de sonorités. N’était le bruit strident de sifflet qui cingle l’Amen conclusif (un effet orchestral de trop), le Chœur et Orchestre de l’Accademia di Santa Cecilia magnifient cette lecture décomplexée.
 
Côté solistes, la distribution réunie fait mieux que refléter le goût de notre époque en matière de chant rossinien : elle renvoie l’image de ses forces et de ses faiblesses. La vaillance n’est pas le premier des atouts de Lawrence Brownlee. On ne rangera pas son « Cujus Animam » parmi les plus excitants de la discographie mais l’éclat de la voix, la façon dont elle rayonne au cœur des ensembles rend chacune de ses interventions remarquable. Ildebrando D’Arcangelo confirme aujourd’hui qu’il est le seul successeur de Samuel Ramey. Moins musclé peut-être mais autrement séduisant, la basse ne se contente pas d’inscrire « Pro peccatis » au tableau d’honneur ; la beauté du timbre aidant, jamais « Eja, Mater » n’aura semblé aussi glorieux. La partition se montre moins généreuse avec la mezzo-soprano. La cavatine « fac ut portem », sa seule partie solo est, selon nous, le maillon faible des dix numéros du Stabat Mater. De la douceur – ce dont Joyce DiDonato est tout à fait capable – mais bien peu d’âme, quand la capacité d’expression de la chanteuse américaine mériterait davantage. A défaut, elle remporte haut la main dans « Quis est homo » le combat de souplesse vocale qui l’oppose à Anna Netrebko. Car la soprano, au contraire de ses partenaires, a bien peu à montrer dans ce répertoire, si ce n’est ses limites. L’aigu sonne court ; l’étoffe est magnifique mais le chant inhabité. Et dans le Stabat Mater où l’une des arêtes est sans conteste « l’inflammatus », il suffit qu’un seul être vous manque…
Christophe Rizoud

 

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