Un oubli finalement réparé

L’Art de Christiane Eda-Pierre

Par Christian Peter | sam 25 Mai 2013 | Imprimer
 
La discographie de Christiane Eda-Pierre n’est certes pas à la hauteur de la carrière brillante que cette cantatrice a menée à la fin du siècle dernier, aussi la parution de cette anthologie en deux CD vient combler avec bonheur une lacune importante.
Après de brillantes études au Conservatoire de Paris, Christiane Eda-Pierre est remarquée par Gabriel Dussurget qui la fait débuter au Festival d’Aix dans le rôle de Papagena. A partir de 1960, elle entre dans la troupe de l’Opéra-Comique et y reste jusqu’à sa dissolution, onze ans plus tard. Par la suite elle sera l’un des rares membres de cette troupe à être engagés à Garnier par Rolf Liebermann grâce à qui elle participe à plusieurs productions mémorables dont les mythiques Contes d’Hoffmann de Patrice Chéreau où elle incarne une bouleversante Antonia. Parallèlement, elle chante Alcina à Aix dans une mise en scène de Jorge Lavelli et ne tarde pas à être invitée à Salzbourg, Londres et New-York. Durant les années 80, elle créée le rôle de l’Ange dans Saint François d’Assise et termine sa carrière lyrique à Bruxelles sous le mandat de Gérard Mortier.
Au disque, elle participe notamment à la première intégrale des opéras de Berlioz réalisée dans les années 70 pour le label Philips par Colin Davis qui la dirige également dans L’Enlèvement au sérail. Pour le même label, elle grave en 1978 un récital consacré aux airs d’opéras-comiques de Grétry et Philidor, largement salué à l’époque par la critique. Très recherché par les connaisseurs, ce vinyle n’avait jamais été jusqu’à ce jour reporté en CD.
A l’écoute de ce récital, on est frappé par la modernité de l’interprétation et par la technique exceptionnelle de la cantatrice qui se joue avec une aisance déconcertante de toutes les difficultés que comportent ces airs, pour la plupart richement ornementés. Les vocalises ébouriffantes de « Comme un éclair la flatteuse espérance » tiré de La Fausse Magie de Grétry, qui ouvre le CD ou l’extrait de Céphale et Procis du même compositeur sont remarquablement exécutées. De Grétry on entend aussi dans sa version « originale » le fameux air de Richard Cœur-de-lion « Je crains de lui parler la nuit », que chante La Comtesse de La Dame de Pique de Tchaïkovski, lorsqu’elle évoque sa jeunesse à la cour de France. Les quatre plages consacrées à Philidor, qui mena de front les activités de compositeur et de joueur d’échecs, sont d’autant plus précieuses que la discographie de ce musicien est particulièrement étique. L’extrait de Tom Jones dans lequel Christiane Eda-Pierre se montre extrêmement émouvante, témoigne pourtant d’une haute inspiration musicale. A la tête de l’Academy of Saint Martin in the Fields, Neville Marriner accomplit des prouesses. Sa direction souple et nerveuse ne manque ni de classe ni de précision, qualités que l’on retrouve dans le somptueux air de concert de Mozart qui figure sur le second CD.
Si lors de la parution de ce récital la majorité des airs constituait une découverte absolue, trente cinq ans après, rien n’a changé. On écoute avec le même plaisir et le même intérêt ces neuf plages qui justifient à elle seule l’achat de cet album.
Quatre extraits de L’Enlèvement au Sérail dirigé par Colin Davis complètent ce CD. Christiane Eda-Pierre y apparaît toujours comme l’une des toutes meilleures Constance de la discographie. Non seulement la tessiture ne lui pose aucun problème, pas plus que les redoutables vocalises de « Martern aller Arten », mais elle est également convaincante dans « Traurigkeit » où son impeccable legato fait merveille. En outre, son timbre corsé possède des couleurs dramatiques qui font défaut à la plupart des sopranos légers que l’on entend habituellement dans le rôle.
Le second CD est majoritairement constitué d’extraits d’intégrales lyriques auxquelles Christiane Eda-Pierre a participé. Si les airs de Grétry et Philidor n’ont pas pris une ride, on ne peut en dire autant des quatre pages de Rameau qui figurent ici. Les directions de Raymond Leppard et surtout de Jean-François Paillard apparaissent aujourd’hui, à l’aune des interprétations « historiquement informées », terriblement datées. Reste l’art de la chanteuse qui possède le style de cette musique.
Beaucoup plus intéressantes sont les six plages consacrées à Berlioz. Lors de leur parution, ces versions de Benvenuto Cellini et de Béatrice et Bénédict avaient fait grand bruit. Depuis, Sir Colin Davis avait réenregistré ces ouvrages et ces intégrales sont désormais pratiquement introuvables, ce qui rend plus précieux encore les passages que l’on entend ici. Christiane Eda-Pierre y est absolument magnifique. Tout au plus pourrait-on lui reprocher une certaine mollesse dans l’articulation, péché véniel au regard de ses immenses qualités d’interprète.
Tout aussi précieuses sont les six mélodies de Stravinski dont il n’existe pratiquement pas d’autres enregistrements disponibles. Là encore, la cantatrice française paraît à son aise, notamment dans les Trois poésies de la lyrique japonaise qui témoignent de l’exceptionnelle versatilité dont elle a fait preuve tout au long de sa carrière.
Enfin, les extraits du Roi David d’Honegger dirigés par Charles Dutoit constituent un excellent complément de programme.
Bien sûr, on pourrait regretter l’absence d’airs italiens dans cette anthologie - Christiane Eda-Pierre ayant été également une excellente belcantiste - ou de musique contemporaine, mais tel qu’il se présente; ce double album constitue un bel hommage qui ravira les admirateurs de la cantatrice et permettra aux autre de découvrir l’art d’une interprète attachante et douée.
 

 

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