Le diable ne doit pas garder les belles mélodies pour lui

Vater unser - German sacred cantatas

Par Yvan Beuvard | mar 04 Septembre 2018 | Imprimer

Si l’importance du choral, fondement de la liturgie luthérienne, est connue, à travers toute la musique allemande, de Schütz à nos jours, nombre de pans de cette riche histoire méritent une pleine lumière. Le dernier enregistrement (le treizième, sauf erreur) de Clematis nous transporte dans cette Allemagne réformée de la seconde moitié du XVIIe et du début du XVIIIe S.  Il fait part égale aux pièces instrumentales et vocales.  Les premières sont le plus souvent destinées à un ensemble de violone terme générique  incluant les violes – et à l’orgue, auxquels se joignent ponctuellement la flûte à bec et le basson. Petits concerts spirituels, lieder spirituels, lamento alternent ainsi avec des œuvres instrumentales (sinfonia, sonata, ritornello…), renouvelant sans cesse l’intérêt et ouvrant une large perspective sur ce répertoire peu connu. Après les grands devanciers, Schütz, Schein et Scheidt, c’est la génération contemporaine de Buxtehude qui est illustrée ici, ouverte aux influences italienne comme française, à l’opéra (J.W. Franck, Pohle, Theile) dont les procédés d’écriture sont largement partagés (aria avec ritournelle, passages instrumentaux tremblants etc.). On est le plus souvent dans le terreau où va pousser et s’épanouir Bach, avec ses prédécesseurs, ses grands cousins (Johann Michael et Johann Christoph). Ainsi, le lamento du dernier, où dialoguent la voix et le violon, et ses nombreux figuralismes préfigure-t-il  le vocabulaire de Johann Sebastian. De façon générale, la richesse de l’écriture, homophone comme polyphonique, sa densité aussi, annoncent  le Cantor.  La plupart des œuvres proviennent de manuscrits conservés à Uppsala (collection Düben). L’enregistrement s’ouvre sur la pièce la plus ancienne, de Schein, donc de la génération précédente : une introduction au choral « Vater unser im Himmelreich »,  comme au programme et au titre du CD. La plénitude, la gravité sereine en sont la marque. Pour autant, l’organisation des plages et des séquences de chaque pièce permet  d’éviter toute monotonie. On mesure aussi la distance stylistique et spirituelle qui sépare cette Allemagne luthérienne de l’Italie de la Contre-réforme : l’austérité, la mesure, l’expression intime, l’humilité, à l’opposé des effusions lyriques, du spectacle, de la majesté qu’offre la musique transalpine contemporaine. C’est particulièrement vrai  à l’écoute du chant de Paulin Bündgen, où la voix agile, souple, sert magistralement avant tout le message spirituel avec fraîcheur et conviction. Mais l’Italie n’est jamais très loin. Tunder, le maître de Buxtehude, adapte ainsi une pièce de Rovetta au culte luthérien, « Salve regina » devenant « Salve mi Jesu », comme Bach allait procéder avec le Stabat Mater de Pergolèse, devenu la cantate-motet « Tilge, Höchster, meine Sünden ».  L’ample composition, sorte de cantate,  «Weil Jesu in meinem Sinn», de Johann Wolfgang Franck, est une découverte séduisante, comme la plupart des pièces inscrites au riche programme, que nous n’énumérerons pas. Pour conclure, le « Grabgesang » – musique funèbre – de Heinrich Schwemmer, grave comme il se doit, mais aussi serein, apaisé, avec la promesse de la joie dans l’éternité. La voix a cappella - à laquelle vont se joindre progressivement les instruments sa mélodie simple, reprise au long des strophes, s’inscrit dans la mémoire, avec une émotion contenue, qui sied particulièrement au thème.

Familier du répertoire baroque, Clematis donne à cette musique une profondeur idéale, assortie de couleurs, d’articulations qui vont en renouveler les éclairages.  Le label Ricercar s’est tout particulièrement intéressé à ce répertoire peu connu hors de la sphère germanique. On imagine sans peine tout ce que cet enregistrement doit à Jérôme Lejeune, depuis sa conception, sa réalisation musicologique jusqu’à son exécution et son édition, puisqu’il faut chercher son nom parmi les musiciens de Clematis, dirigés par Stéphanie de Failly et Brice Sailly.

La plaquette d’accompagnement, trilingue, comporte les textes chantés et une pertinente notice, de Jérôme Lejeune, bien entendu. Une réalisation originale qu’il convient de retenir.

 

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