Des hauts et des bas

Wagner – La Walkyrie : acte I – Klaus Tennstedt

Par Dominique Joucken | jeu 08 Juin 2017 | Imprimer

Des montagnes russes émotionnelles et musicales, voilà ce que propose ce CD. On y passe sans cesse de l’exaltation à l’affliction, ce qui rend son appréciation globale très difficile. Pour y voir plus clair, tâchons d’énumérer plus précisément ces hauts et ces bas. Parmi les creux, il y a incontestablement René Kollo. En 1991, date de l’enregistrement, il ne peut même plus donner le change, faire semblant, comme il y parvenait encore dans son Siegfried avec Marek Janowski ou son Tristan mené par la baguette experte de Carlos Kleiber. Deux versions qui bénéficiaient en plus des circonstances favorables permises par un studio. Aucun filet de sécurité ici, et la réalité s’impose sans fard : à seulement 54 ans, la voix est totalement délabrée. Non seulement le vibrato est hors de contrôle, mais la justesse est elle aussi prise en défaut. Le dernier aigu lancé par Siegmund, celui tenu juste avant le baisser de rideau, est pris trop bas, et mine l’effet orgasmique qui doit s’emparer de l’auditeur à ce point culminant du drame. Tout est à l’avenant, et chaque intervention du ténor expose une voix grossie, mal conduite, aux harmoniques peu flatteuses. Pourtant, malgré ce tableau très sombre, il subsiste quelque chose du René Kollo qui fut un des grands espoirs du chant wagnérien dans les années 70. Une forme d’autorité vocale difficile à cerner. La retrouve-t-on dans la manière dont il sait choisir les mots qu’il faut appuyer ? Ou dans le timbre qui, malgré les outrages du temps, garde un je-ne-sais-quoi d’héroïque ? Difficile à dire, mais il ne s’agit guère plus que d’une ombre. Bien peu quand on songe que Ramon Vinay et James King sont disponibles dans le même rôle, pour une bouchée de pain.

Autre faiblesse : la lenteur pachydermique avec laquelle se meut le London Philharmonic Orchestra. On comprend la logique qui pousse Klaus Tennstedt à cet immobilisme : ce début d’acte I est tout en introspections, en élans brisés, en haines cachées. Il est logique qu’y réponde un orchestre lent et comme éteint. Le texte appelle une forme de froideur instrumentale qui fasse écho à la solitude dans laquelle sont plongés les trois protagonistes. Mais c’est excessif. L’action en arrive à s’enliser, l’ennui à s’installer. Il est trop tard quand le chef anime enfin son propos, à partir de « Ein Schwert verhiess mir mein Vater ». Le LPO a beau alors donner tout ce qu’il a dans le ventre, son intensité, sa raucité, ses arpèges étincelants, sa matité de son si germanique qui est la « griffe » du chef, le fil de la dramaturgie a été brisé et ne se retrouvera pas.

Est-ce à dire que ce CD est sans atout, et qu’il devra rejoindre la cohorte des enregistrements wagnériens inutiles ? Ce serait aller vite en besogne, et négliger les deux « hauts » du parcours. Le Hunding de John Tomlinson au premier chef. On n’ira pas prétendre que c’est comme cela qu’il faut chanter tous les rôles de basse, et on est prêt à avouer que, diapason à l’oreille, certaines notes sont irrémédiablement fausses, le constat est là : ce Hunding existe, et de quelle façon ! La dureté, la fureur de l’animal dérangé dans sa paix domestique, la haine brute dont il accable l’intrus, tout est dessiné avec une voix dont le charbon rappelle les grands wagnériens d’antan. La Sieglinde d’Eva-Maria Bundschuh enfin. Si son nom est parvenu jusqu’aux oreilles de certains wagnériens, c’est pour avoir participé aux Rings de Haitink et Barenboim, mais en tant que … Gutrune. Elle y avait marqué les esprits par la limpidité de son timbre, mais le personnage est si mince qu’on en était sorti frustré. Le coup de génie de Tennstedt est de lui avoir confié une partie à la mesure de ses immenses moyens. Comment dire la beauté intrinsèque de ce timbre, comparable au tintement cristallin d’une source en haute montagne ? Comment résister aux courbes qu’elle dessine avec un legato souverain, enlaçant l’auditeur aussi sûrement que son frère jumeau ? L’énumération des qualités est vaine, et on se contentera de dire qu’elle incarne plus que (presque) toutes ses devancières ce personnage qui se résume en cinq mots : le printemps de l’amour.

 

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