Comment faisait-on avant le PBZ ?

Cinq-Mars - Versailles

Par Laurent Bury | jeu 29 Janvier 2015 | Imprimer

Le Palazzetto Bru Zane n’a pas toujours existé. Le Centre de musique romantique française n’a que quelques années d’existence, mais il est arrivé à point nommé pour remplir une mission que plus aucune autre institution n’assumait : la défense de nos compositeurs. Autrefois, la Radiodiffusion française programmait très régulièrement des œuvres méconnues, ce qui nous vaut aujourd’hui quantité d’enregistrements où brillent de grands artistes, mais où le scrupule musicologique est hélas moins évident. Il y eut ensuite le Festival de Radio-France à Montpellier, mais les quelques semaines que dure chaque année cette manifestation ne permettent qu’un nombre limité d’exhumations. Heureusement, le PBZ est arrivé, et tout a changé.

Créé en 1877 et jamais rejoué depuis 1878 malgré un certain succès (60 représentations à Paris, quand même), Cinq-Mars de Gounod n’est peut-être pas tout à fait un grand-opéra « à la française », ni même un grand opéra, mais c’est un bien bel opéra. Que lui aura-t-il manqué pour rester au répertoire ? Des airs propres à s’inscrire dans les mémoires, sans doute, même si « Nuit resplendissante », encore récemment gravé par une Magdalena Kožená, n’est pas le seul morceau mémorable : on s’explique mal qu’une page aussi admirable que « O chère et vivante image » ne soit pas restée au répertoire de tous les ténors. Tout le reste a beaucoup de charme, c’est de la très belle ouvrage, mais rien n’a su s’imposer au même titre que ces réservoirs de tubes que furent Faust, Roméo et Juliette ou même Mireille. La faute en incombe aussi en partie aux librettistes, qui n’ont su tirer du roman de Vigny qu’un Don Carlos au petit pied : au premier acte, le ténor qui a un excellent ami baryton dit son amour à la princesse, mais tous deux apprennent aussitôt après qu’elle devra épouser un monarque étranger, ça vous rappelle quelque chose ? Mais quelle idée d’avoir laissé de côté le personnage de Richelieu, dont la grandeur aurait pu rivaliser avec le Philippe II verdien. C’est parfois la brièveté des morceaux qui laisse un peu l’auditeur sur sa faim, là où il attendrait un duo d’amour plus développé, par exemple. Et il faut aujourd’hui bien tendre l’oreille pour remarquer que Gounod croit pasticher la musique du XVIIe siècle dans le ballet chez Marion Delorme, et tout le divertissement du troisième acte est certes délicieux mais sans grand lien avec l’intrigue. Comme toujours, ce que Gounod réussit, ce sont ces atmosphères nocturnes, ces amours contrariées, qui lui inspirent les meilleurs moments de cette partition.

Malgré tout, et c’est là l’essentiel, tout a été fait pour que le bonheur musical soit complet.  Merci à la Radio bavaroise d’avoir fourni ses effectifs, ainsi qu’à l’orchestre, au chœur et au chef d’avoir su en très peu de temps assimiler le style de Gounod. Ulf Schirmer prend un plaisir manifeste et communicatif à diriger cette musique tantôt pétillante – le divertissement, encore –, tantôt drapée dans le drame historique – la conjuration, rappel des incontournables Huguenots –, et Gounod a su trouver les couleurs qui s’imposaient pour les différents climats de ces cinq tableaux. Et avec les voix, on se régale aussi, jusque dans les plus petits rôles. Louis XIII joue ici les utilités, mais Jacques-Greg Belobo révèle un vrai timbre de basse. A Marie Lenormand échoit le délicieux sonnet du Berger (le divertissement, toujours), et l’on regrette que Gounod ait finalement supprimé le deuxième air de Marion Delorme, qui nous prive d’une occasion supplémentaire d’entendre l’exquise Norma Nahoun. Des trois barytons qui se partagent la scène, on découvre notamment André Heyboer dans le registre de la truculence comique, où il ne se produit pas si souvent. Avec le Père Joseph, Andrew Foster-Williams hérite encore d’un de ces « méchants » dont il est coutumier, et l’on apprécie qu’il sache s’y montrer plus fielleux que véhément, en particulier dans le monologue, suivi du duo avec Marie, au troisième acte. Tassis Christoyannis, enfin, est ici l’équivalent de Posa, mais un Posa qui n’aurait guère d’occasions de s’exprimer : si Gounod ne lui avait pas rajouté, six mois après la création,  l’arioso « Sur le flot qui vous entraîne », il n’aurait que des trios et surtout le duo final où le héros et lui chantent leur amitié indéfectible, qu’ils comparent à celle des saints Gervais et Protais. Cinq-Mars offre à Charles Castronovo la possibilité de revenir à Paris dans un opéra de Gounod, lui que beaucoup avaient découvert dans Mireille en 2009. Que de chemin parcouru en cinq ans ! La voix a mûri et s’est fort opportunément étoffée de belles couleurs sombres. Dommage seulement que les e muets et les é ou è ne soient pas toujours là où ils devraient être. Véronique Gens, enfin, est ici exactement dans son emploi : elle qui, dans son interview récente, déclarait n’être ni soprano, ni mezzo, ne serait-elle pas un Falcon, comme le laissait présager sa splendide Elisabeth de Valois dans Tragédiennes 3 ? « Nuit resplendissante » est phrasé avec un luxe de nuances qui force l’admiration, et l’on a hâte que lui soient confiés tous ces rôles dont elle rêve et qui lui iraient si bien. Vivement le disque (le concert de Munich a été enregistré), et vivement 2018 pour le bicentenaire Gounod !

 

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