De la négritude

Concert autour de l'exposition "Le modèle noir"

Par Laurent Bury | mar 16 Avril 2019 | Imprimer

Fidèle à ses excellentes habitudes, l’Auditorium du Musée d’Orsay veille à harmoniser sa programmation musicale avec l’offre de l’établissement en matière d’expositions. Depuis quelques semaines, la grande affaire du musée est « Le Modèle noir », et l’on pouvait logiquement s’attendre à ce que les concerts de l’Auditorium apportent leur contribution à l’édifice.

Comme le titre de l’exposition l’indique, il s’agit de montrer comment ont été représentés les individus originaires (directement ou à travers leurs ancêtres) d’Afrique subsaharienne. Autrement dit, de même que les cimaises d’Orsay ne présentent pas avant tout les œuvres de peintres eux-mêmes noirs, l’Auditorium n’était pas tenu de nous donner à entendre la musique écrite par Scott Joplin ou Harry Lawrence Freeman. Le programme du concert du 16 avril incluait pourtant une pièce due à Tom Wiggins (1848-1908) dit « Blind Tom », et une suite de Robert Nathaniel Dett (1882-1943) : de fait, la dernière salle de l’exposition s’ouvre aux artistes de la Harlem Renaissance, donc l’Auditorium est loin de manifeste un zèle excessif en révélant au public français cette musique trop rare.

Pour tout le reste du programme élaboré par Clément Mao-Takacs, en résidence au musée avec son Secession Orchestra, on en reste au « modèle », autrement dit à des œuvres de compositeurs blancs ayant puisé leur inspiration dans ce que Césaire appelait la négritude. Les questions de lexique se posent d’emblée, puisque le concert s’ouvre avec The Little Nigar de Debussy. Alors que toutes les toiles visibles dans l’exposition ont soigneusement été rebaptisées pour expurger leur titre du mot « noir » ou d’autres termes ouvertement racistes, la musique n’a pas encore subi cette mode. En l’occurrence, le lexique choisi par Debussy porte en outre le poids d’une faute d’orthographe – c’est « Nigger » qu’il faudrait – le mot ayant été édulcoré par les versions ultérieures (The Little Negro est moins insultant). Quoi qu’il en soit, ce morceau bien connu n’a jamais fait partie de Children’s Corner, contrairement à ce qu’affirme le programme de salle, suite à une confusion vraisemblable avec un autre « danse nègre » due à Debussy, et au titre tout aussi raciste, « Golliwogg’s Cakewalk », qui fait bien partie, elle, de l’album destiné à sa fille Chouchou.

C’est avec O King de Luciano Berio que Marie-Laure Garnier fait son entrée. Ceux qui avaient vu la soprano dans Reigen de Boesmans au CNSMDP n’avaient pu oublier l’ampleur de cette jeune voix, mais l'hommage du compositeur italien à Martin Luther King ne lui permet guère de déployer tous ses moyens. On y articule, on y susurre beaucoup, mais l’on n’y chante vraiment qu’à très peu d’instants.

Il faut donc attendre l’inévitable « Summertime » pour que Marie-Laure Garnier montre de quoi elle est capable. Isolé de son contexte, coupé de Porgy and Bess pour devenir un morceau de concert, ce qui n’est au départ qu’une berceuse s’est transformé en morceau de bravoure pour cantatrices, et c’est ainsi qu’il faut le prendre cette fois encore. Pendant les quelques minutes que dure cette « chanson », l’artiste nous fait apprécier ses aigus (on en a d’un seul coup plein les oreilles), mais aussi sa diction, là où tant de grandes voix ne s’embarrassent guère de consonnes.

Ces qualités, on les goûte surtout dans les admirables Canciones negras de Montsalvatge. Marie-Laure Garnier ne rencontre aucune difficulté lorsqu’il s’agit de proférer à un rythme rapide les différents poètes choisis par le compositeur (métis cubain, Nicolás Guillén, auteur de deux chansons sur les cinq du recueil, est l’exception qui confirme la règle, les autres étant tous des auteurs blancs décrivant les Noirs). Elle sait distiller les mots de la fameuse « Canción de cuna para dormir a un negrito », et trouve sans peine la pulsation du « Canto negro » final. Dans cette musique dont les rythmes et les délectables dissonances rappellent les Saudades do Brazil de Darius Milhaud, le Secession Orchestra, aux pupitres de bois et de cuivres particulièrement présents, se révèle riche de couleurs acidulées, et le bis – une reprise du « Canto negro » – semble plus endiablé encore. Tout juste remarque-t-on que la voix de Marie-Laure Garnier, sonore dans le grave et dans l’aigu, se laisse davantage recouvrir par les instrumentistes dans le medium.

On sait pour le moment qu’après son Ygraine dans le récent Ariane et Barbe-Bleue, la soprano reprendra le chemin de Toulouse pour être Junon dans Platée. Espérons que d’autres théâtres auront la bonne idée de l’engager pour la guider dans une carrière qui s’annonce prometteuse.

Quant au Secession Orchestra, il reprend le 18 avril au soir deux des œuvres présentées le 16 (Debussy, Dett), mais au sein d’un programme très différent, avec le baryton Edwin Fardini.

 

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