Les merveilleux funambules

Concert Verdi / Sonya Yoncheva - Montpellier

Par Maurice Salles | mar 29 Mai 2018 | Imprimer

Après Genève, la tournée promotionnelle du disque que Sonya Yoncheva a consacré à Verdi fait halte à l’Opéra National de Montpellier dont l’orchestre sera dans la foulée son partenaire sur la scène du Théâtre des Champs Elysées ce 1er juin. Proposé dans les abonnements symphoniques, le concert, sans faire le plein de la salle Berlioz, n’en a pas moins drainé une foule nombreuse.

A Montpellier comme à Paris la direction musicale a été confiée à Daniel Oren, gage d’expérience en matière verdienne. L’auditeur peut le vérifier dès l’ouverture des Vespri siciliani ; la maîtrise des tempi et le dosage des intensités sont à eux seuls d’une éloquence et d’une évidence dramatique qui subjuguent. D’abord la lente pavane des défis mortels, puis le crescendo contenu et menaçant, avant l’éclat des attaques un moment masqué par la frivolité d’une fête, et le tressage des thèmes jusqu’à la fulgurance finale, la lecture est d’une clarté qui l’impose. L’orchestre répond comme un seul homme, cela commence bien ! Sans se maintenir toujours à cette hauteur, comme par exemple dans l’ouverture de La forza del destino où la beauté de l’exposition des thèmes et des timbres ne suffit pas toujours à éloigner l’effet « kiosque » de scansions répétées, la collaboration entre le chef et les musiciens est un succès incontestable. L’ouverture de Luisa Miller, avec ses climats contrastés au sein desquels brille la clarinette solo et sa péroraison fougueuse, et le prélude de l’acte III de La traviata où les cordes doivent allier rigueur et subtilité arachnéenne, confirment la réussite d’une collaboration qui a des allures de coup de foudre !   

Pour être aujourd’hui « diva », comme on peut le lire dans sa biographie, Sonya Yoncheva n’oublie pas sa famille humaine : elle a invité son frère Marin Yonchev, membre du chœur de l’opéra de Lausanne, à participer à cette tournée. Il chante en solo « La mia letizia infondere », un air tiré de I Lombardi alla prima crociata, qui réclame une maîtrise absolue des nuances. Est-ce le trac qui contracte cette voix très claire de ténor ? Il semble moins chanter que passer une épreuve, visiblement soulagé de l’avoir menée à bien. Il se montrera nettement plus à son aise dans les deux duos de la fin de La Traviata, où Alfredo chante à l’unisson de Violetta, puis en parallèle, sur le même rythme, et enfin comme en écho avant la réunion finale. La voix reste ce qu’elle est, petite et haut perchée, mais la musicalité est sauve.

Sonya Yoncheva, donc, vedette incontestée de ce concert, apparaît d’abord dans un fourreau noir sur les hanches duquel est posée une corolle tombante dont l’avant dévoile les jambes. « Tacea la notte placida », l’air d’entrée de Leonora, semble abordé avec un grand luxe de précautions, comme si la chanteuse était plus à l’écoute de son ressenti que dédiée à exprimer celui du personnage. Quelques traces gutturales disparaissent rapidement et sans retour, mais l’impression dominante est celle d’une prudence extrême et d’une stratégie d’évitement des échappées possibles dans l’aigu. Le volume même semble retenu, comme s’il s’agissait d’un échauffement progressif. Impression que le vibrant « Tu puniscimi , o Signore » où Luisa Miller exhale son repentir semble confirmer par la plénitude vocale et l’intensité expressive. Les interrogations sur l’émission des notes les plus aigües se renouvellent avec le « Pace mio Dio » où l’on croit percevoir de l’insécurité chez l’interprète.

En deuxième partie, une robe de mousseline jaune drapée et ceinturée de strass provoque des murmures, peut-être d’admiration. Est-ce en hommage au public français que Sonya Yoncheva a choisi d’interpréter la prière d’Elisabeth dans la langue originale ? L’intention est délicate mais le résultat n’est pas des plus aboutis, car le texte n’est vraiment intelligible que par instants, et peut-être avec le concours de notre mémoire. C’est dommage, car l’amplitude vocale et la volonté expressive sont bien là. Retour à l’italien avec l’air d’Odabella extrait d’Attila où Sonya Yoncheva trouve des accents qui évoquent discrètement Maria Callas, avec une ligne et une intensité des plus séduisantes. Mais c’est en retrouvant Violetta que Sonya Yoncheva sera la plus convaincante, la maîtrise du rôle et le corps de la voix s’alliant pour une interprétation magistrale, que des considérations extramusicales – le soin qu’elle prend de son frère – rendent encore plus émouvante. Très chaleureux pendant le concert le public obtient en bis le « Libiamo » de La Traviata, et comme il ne se lasse pas d’applaudir Sonya Yoncheva reprend « Tacea la notte placida », avec moins de prudence qu’en début de concert, mais esquive au dernier moment un suraigu interpolé. Cela ne défrise pas un auditoire conquis qui la remercie par une standing ovation. C’était un soir, un état. Qu’en sera-t-il demain de ces merveilleux funambules ?

 

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