Une folle journée

Cosi fan tutte - Garsington

Par Jean Michel Pennetier | sam 13 Juin 2015 | Imprimer

C’est un petit bijou que nous propose cette année le Garsington Opera avec cette nouvelle production de Cosi fan tutte : un vent de folie bien venu au sein d’une programmation particulièrement peu joyeuse,  puisque les autres spectacles donnés cette saison sont Death in Venice, A midsummer night’s dream et le rare Intermezzo.

Renouveler l’intérêt d’un ouvrage aussi souvent à l’affiche n’est pas une mince affaire, et cette production y parvient superbement . Premier atout : la mise en scène de John Fulljames, virevoltante, drôle sans caricature. L’action est concentrée en une journée, celle d’un mariage provincial en Grande Bretagne à l’époque actuelle. L’ouverture nous fait assister au début du banquet dans un kaléidoscope d’actions où il est impossible de deviner qui sont les interprètes des rôles principaux. Despina est ici une hôtelière un peu nymphomane, préposée à l’animation de la soirée. Don Alfonso est un militaire âgé, blasé, porté sur la boisson : l’alcool aidant, un mot en appel un autre, un défi suit un défi, et les situations s’enchainent naturellement, même si elles ne sont pas nécessairement réalistes (difficile en effet de croire au départ et au retour des militaires dans la même journée, entrecoupés de leur apparitions en albanais, ici des hipsters). Toujours présents en scène, les chœurs participent à l’action : avec eux, les soliloques des airs deviennent déclarations. La direction d’acteur est tout bonnement exceptionnelle, l’un des sommets étant la scène de séduction de Guglielmo envers Dorabella où l’on peut lire dans les visages et les attitudes, toute une complexité de sentiments subtils. Au finale, Fulljames n’élude pas le profond pessimisme de l’ouvrage : Ferrando pardonne à Dorabella, Fiordiligi à Guglielmo, mais l’ordre ancien est définitivement éclaté et ne peut rien contre la passion nouvelle qui anime Guglielmo et Dorabella.


© Mark Douet

Même si elle n’affiche pas des voix aux moyens exceptionnels, la distribution est musicalement irréprochable et chacun joue à la perfection.

Le soprano roumain Andreea Soare est une Fiordiligi pleine de charme, avec un beau medium et une bonne souplesse, techniquement assurée dans un « Come scoglio » impeccable même si le grave est un peu discret. Ainsi vocalement maîtrisé, l’air n’apparait pas (ce qui arrive souvent) comme une pièce de concert glissée au milieu de l’action. Le timbre de Kathryn Rudge est parfaitement apparié à celui de sa consœur, d’un engagement plus naturel mais moins sophistiqué théâtralement et vocalement.

Les hommes sont davantage différenciés. Ashley Riches est un Guglielmo débordant de masculinité, à la voix sombre et expressive. Robin Tritschler dispose de moins de moyens : la voix est plutôt petite, un peu nasale, mais d’une absolue perfection vocale et d’une grande intelligence musicale, par exemple avec des reprises pianissimo dans ses airs (on peut regretter qu’une fois de plus le deuxième air « Ah ! Lo veggio » soit coupé, mais il n’est pas sûr que le ténor soit venu facilement au bout de ses 13 si bémol : il faudrait plutôt pour ça un authentique rossinien).

On ne présente plus Lesley Garrett au public … anglo-saxon : animatrice de radio sur Classic FM, invitée de nombreux shows « people » à la télévision, le soprano a rivalisé avec les rois de la pop-music dans les années 90 avec son album « A Soprano in red », compilation de tubes lyriques chantés en anglais, classé au Top-50 britannique pendant plusieurs mois. La programmation d’une célébrité britannique en Despina pouvait faire craindre un coup médiatique : il n’en est rien heureusement. Certes, à soixante ans, la voix a perdu de sa fraîcheur, avec de petits défauts d’intonation à de rares moments, mais le timbre est resté jeune et l’émission dépourvue de vibrato intempestif. L’actrice est en tout point épatante, campant une Despina qui est la joie de vivre incarnée, heureuse des tours qu’on lui fait jouer et toujours prête à séduire un homme à sa portée. Son incarnation en infirmière de secours d’urgence appliquant le défibrillateur pour « sauver » les « albanais » de leur faux suicide est particulièrement désopilante. Don Alfonso est ici l’archétype du personnage « toxique » : désabusé, aigri, amer, il entraîne ses victimes dans cette spirale infernale davantage par désespoir que par cynisme. Il est campé superbement par Neal Davies avec une noirceur subtil et un chant impeccable.

Le chef d'orchestre Douglas Boyd impose un rythme survolté à la partition, une sorte de course folle vers la sinistre conclusion finale, mais il sait aussi ralentir le tempo dans les passages les plus élégiaques : une vraie symbiose entre la fosse et le plateau. Cette réussite n’aurait d’ailleurs pas été possible sans un orchestre très virtuose dont il faut souligner la précision impeccable. Citons enfin un chœur peu fourni mais tout à fait excellent et le continuo assuré par Andrew G. Smith au forte-piano et Jane Fenton au violoncelle.

 

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