Baume pour les oreilles, piment pour les yeux

Crésus - Paris (Athénée)

Par Brigitte Cormier | mar 06 Octobre 2020 | Imprimer

Élève des mêmes maîtres que Bach à Leipzig, contemporain de Telemann, Vivaldi et Haendel, puis installé à Hambourg, Reinhard Keiser, aujourd’hui bien oublié, a enchanté les publics de son époque. Sous la direction, respectueuse et experte de Johannes Pramsohler, tantôt de son violon, tantôt de sa baguette, l’Ensemble Diderot fondé en 2008, fait renaître ce Croesus pour la première fois en France. Sa joyeuse attaque explosive surprend l’oreille et l’envoûte pendant plus de trois heures. Quand les voix s’en mêlent, qu’il s’agisse d’ensembles, d’airs de bravoure virtuoses ou bouffes à l’italienne, le petit orchestre chambriste assure soutien attentif et conversation ensorcelante.

Chacun des principaux solistes trouve l’occasion de briller. À commencer, côté masculin par le baryton chilien Ramiro Maturana (Crésus), voix puissante et stable, opposée à celle d'Andriy Gnatiuk (Cyrus), baryton basse dont la noirceur agile fait merveille. Quant à Charlie Guillemin (Elcius, le fou du roi) ténor de caractère, excellent comédien, il sait, comme il se doit, faire de chaque apparition un moment festif. Le ténor Benoît Rameau (Solon, le Philosophe) ainsi que les deux princes lydiens Wolgang Resch et Jorge Navarro Colorado (s’amusant à jouer les «grandes folles») tirent tous leur épingle du jeu difficile qui leur incombe.

Côté féminin : En travesti, la mezzo Inès Berlet (Atys, fils de Crésus), ayant – selon  l’intrigue – retrouvé sa voix perdue, charme par son chant agile, homogène sur toute sa tessiture. Sans forcer, elle parvient à adopter physiquement des attitudes masculines crédibles. Elmira, sa bien-aimée, incarnée par la soprano Yun Jung Choi impressionne par la pureté du timbre et la précision des vocalises. Déjà largement reconnue dans des rôles de séductrices comme Cléopâtre, Melissa, la sorcière d’Amadigi di Gaula. Et l’on se souvient aussi, à Rouen, dans la production Louées soient-elles d'un « Scoglio d’immota fronte » impressionnant. En contraste, la cantatrice Marion Grange (Clerida, princesse lydienne) captive dans son rôle de blonde évaporée par le moelleux de son timbre, ses beaux graves et ses aigus faciles.


©Amélie Kiritzé -Topor

Un mot sur l’intrigue plutôt compliquée. Selon Pramsohler : « Au carrefour des XVIIe et XVIIIe siècles, cet opéra débordant d’énergie et de théâtralité, joint une verve vocale à l’italienne à une orchestration à l’allemande. Unissant guerriers, philosophes, traitres, amoureux, serviteurs impertinents et truculents, l’œuvre mêle le populaire au savant, où l’humour vient contrebalancer l’héroïsme et interroge sur le sens de l’activité humaine. » L’argent fait-il le bonheur ? Non, pas même pour le riche Crésus. Devant sa vantardise, le philosophe grec Solon explique aux monarques que ni gloire ni fortune ne suffisent à rendre un homme heureux. Il faudra de dures épreuves pour que Crésus comprenne son erreur. Pendant la guerre avec Cyrus, roi de Perse, sa défaite et sa captivité, son fils Atys, muet de naissance, recouvrira la parole ; il déjouera la traîtrise d’un des princes, conseillera le gouverneur pour négocier avec Cyrus et s’attirera l’amour fidèle d’une princesse réfugiée.  Heureusement, au moment d’allumer le bucher de Crésus condamné, Cyrus, frappé par les paroles de Solon, graciera son prisonnier.

Avant tout homme de théâtre – version scénique oblige – Benoît Bénichou a pour mission de faire cohabiter la musique et le chant selon un concept issu de son regard sur l’œuvre. Frappé par la résonnance entre ce livret bicentenaire et le monde d’aujourd’hui où  la course au pouvoir et la finance dominent une société de plus en plus superficielle, Bénichou explique avoir vu un miroir tendu : « Conflit guerrier, conflit amoureux, conflit intérieur, conflit avec l’autre ou soi-même... Chacun découvre son vrai visage dès qu’il est en conflit. L’or est un trésor ambivalent. Si l’Or métal est un symbole solaire, l’Or monnaie est un symbole de pervertissement et d’exaltation impure des désirs, une matérialisation du spirituel et de l’esthétique, une dégradation de l’immortel en mortel. » Pour évoquer cette fuite en avant, le metteur en scène et son équipe ont conçu un superbe cube gigantesque où l’or est omniprésent. Cet ingénieux dispositif scénique posé sur un plateau tournant, comprenant plusieurs niveaux, offre divers décors aux situations paroxystiques imaginées en second plan avec force déshabillages, consommation d’alcool, attitudes libidineuses, voire graveleuses... Nombre d’accessoires décalés, comme ces petits révolvers pour enfants utilisés pendant la guerre entre les deux royaumes ennemis ; costumes d’époques diverses – certains élégants, d’autres débraillés ou ridicules – ; et surtout, gestuelle lascive souvent inutilement vulgaire. Il semble qu’on recherche le hiatus visuel piquant plutôt que l’harmonie avec la musique. Si les superbes airs sont chantés le plus souvent face au public, les interprètes, visages dans l’ombre, se trouvent à contre-jour tandis que les actions parasites, éclairées plein feux, attirent les regards. Un parti-pris – à notre avis regrettable, on l’aura compris.  

 

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